Charles Pouchon

(1814-1882)


Quand on se promène sur les hauts plateaux du Jura il n’est pas rare d’apercevoir, disséminés dans la prairie, les taches plus sombres que font les hêtres dont le vent capricieux a un jour jeté les graines dans d'hostiles anfractuosités. Ces petits bosquets, dont la couleur sombre agrémente un lieu qui sinon serait resté un peu terne, jettent pathétiquement vers le ciel leurs branches égrotantes malmenées par le froid, le vent et la neige. On ne peut s’empêcher de trouver une beauté un peu mélancolique à ces troncs torturés à la manière des bonzaïs et de penser parfois, que, sur un autre humus, celui de leurs frères plus chanceux, ils balanceraient élégamment leurs hautes et fières ramures au-dessus de la futaie.
Il y eut sans doute des Mozart restés pâtres et dont le génie ne fit sonner que des flûtiaux pour de modestes troupiaux, des Raphaël sans mains, des Shakespeare abrutis par le travail des docks et l’alcool et des Rimbaud avec des semelles de plomb. Sans doute.
On ne peut pas tout à fait s’empêcher de penser au conditionnel quand il nous arrive d’apercevoir, d’entrevoir, l'autre destin qu’aurait pu avoir l’un d’eux… Amor fati


• Charles Pouchon, le peintre vigneron.

Né à Mouthier le 6 août 1814 Charles Pouchon y est mort en 1882 sans avoir fait ce qu’on est convenu d’appeler une carrière de peintre. Le maire de cette commune viticole de la Haute-Loue était M. Simonin de Vermondans, et il n’est pas interdit de penser que peut-être le père Pouchon, cultivateur – profession portée sur le registre d’état civil – en était le métayer.

Peut-être, plus tard, M. de Vermondans fut-il séduit par l’intelligence du jeune garçon et s’en fit-il le protecteur, payant de sa bourse ses études au Petit Séminaire d’Ornans et au Collège Royal de Besançon ? Il semble, d’ailleurs, que tous les membres de la famille de M. de Vermondans, ayant posé pour lui, Pouchon ait voulu, par la suite, s’acquitter d’une dette de reconnaissance envers son bienfaiteur.

Riat1, page 217 du livre qu’il a consacré à Courbet, nous rapporte l’écho de l’estime en laquelle ce dernier tenait son confrère. Mais ni l’abbé Brune dans son Dictionnaire des Artistes et Ouviers d’Art francs-comtois, ni Émile Fourquet dans son livre consacré aux Hommes célèbres et personnalités marquantes de Franche-Comté, ni Bénézit2, le parangon des érudits de l’Art ne lui ont fait une place, si modeste soit-elle. Et pourtant…

Et pourtant Pouchon n’était pas le premier venu. Peintre de portraits, peintre de natures-mortes, voire peintre de compositions romantiques, on lui doit des œuvres qui ne sont point négligeables, encore que d’un métier assez sec et d’une inspiration un peu naïve. La gloire ne l’a pas couronné comme tant d’autres qui n’avaient pas sa science. Il est vrai que son ambition ne l’a pas conduit à se frotter aux augures de la critique, et que Paris n’a pas exercé sur lui le moindre attrait. Fils de vigneron de la Haute-Loue, vigneron lui-même, il est resté attaché à sa terre comme un sage de l’antiquité, y est demeuré jusqu’à la mort.

On peut imaginer que l’amitié qui liait Courbet à Pouchon date de leur séjour au Petit Séminaire d’Ornans où tous deux reçurent les conseils du père Beau, ce pédagogue remarquable qui refusait de mettre sous les yeux de ses élèves les lithographies davidiennes de l’enseignement officiel et les emmenait dans les environs immédiats d’Ornans pour leur enseigner les premiers rudiments de dessin et leur faire découvrir les beautés de la nature comtoise.

Pouchon exposa sans doute à Besançon en même temps que Courbet, que Gigoux, que Lancrenon et que beaucoup d’autres : il faut souhaiter qu’un chercheur passionné découvre son nom dans les gazettes locales et nous apporte un jour le témoignage de son activité artistique. Toujours est-il que, bon an, mal an, il put utiliser ses connaissances du dessin pour l’exécution de nombreux portraits de ses compatriotes et, dans certains intérieurs de la région, on trouve encore, plus ou moins malmenés par les descendants de ses modèles, des effigies de bourgeois ou de campagnards qu’il exécuta tout au long de sa vie et sans en tirer grand bénéfice. Pauvre, il ne pouvait offrir, comme décor d’ambiance qu’un guéridon recouvert d’un tapis vert, un peu comme le photographe de petite ville, et démuni comme lui. On les voit de face, ces personnages figés dans leur costume des dimanches, se tenant bien droits, un bras posé sur la table et l’autre sur la jambe, sans apparat et sans recherche d’éclairage comme il est de coutume chez les peintres arrivés. La peinture est sèche, les yeux sont fixes, l’expression tendue, mais, tels que nous les voyons, ils sont là, ces contemporains de Pouchon, presque vivants et portent témoignage de leur époque et du talent de leur peintre. Car Pouchon avait du talent, un talent auquel Courbet rendit hommage en ces termes, dans une lettre à Luquet, son marchand en 1864 :


Je suis allé à la source de la Loue ces jours passés, et j’ai fait quatre paysages de 1m 40 le longueur, à peu près comme ceux que vous avez, et un de Mouthier, la cascade du Syratu. J’ai trouvé, en passant à Mouthier, ce pauvre Pouchon, le peintre-vigneron. Ce malheureux a un talent curieux : c’est comme Holbein pour la naïveté. Je lui ai acheté deux petits tableaux de fruits, quoique que je n’ai pas besoin de peinture. On ne peut pas laisser mourir de faim un de ses confrères, de son pays surtout. Je vais vous les envoyer pour que vous les vendiez : je vous les recommande spécialement. Pour faire honte aux gens riches de la vallée, je lui ai payé 300 francs… C’est une belle action que vous ferez et soyez certain que M. Ingres ne pourrait pas faire cela, et que M. Flandrin ne pourrait pas faire les portraits qu’il fait. Seulement cet homme vit de charité et de pain, et d’ail et de noix qu’il trouve, quand il paye son dîner.


L’opinion de Courbet nous suffit amplement pour, qu’en dépit du silence des biographes à son sujet, nous accordions à Pouchon la place qui lui revient dans l’Histoire de la Peinture Comtoise.

Robert Fernier

avec l'aimable concours de : Le Manoir, centre d'art et de villégiature.

1) Georges Riat, né à Saint-Hippolyte (Doubs) le 18 mai 1869 et mort le 23 juillet 1905 à Malesherbes (Loiret) est un historien de l'art et romancier français (Gustave Courbet, peintre, Paris, H. Floury, 1906).


2) Le texte de Robert Fernier date de 1970, dans l'édition de 1999 du Bénézit que j'ai pu consulter il y a une entrée "Pouchon" (voir ci-dessous), il y en a également une dans Les Petits Maitres de la peinture 1820-1920, valeur de demain de Gérald Schurr, 1982.