le xixe siècle

Deux figures franc-comtoises très contrastées, chacune tenant une place opposée sur l'échiquier artistique du XIXe siècle dominent, par leurs statures nationales et internationales, les autres artistes régionaux. Il me semble que l'on peut considérer Courbet comme l'un des pères de la peinture moderne, un de ceux qui firent "sauter les verrous" de la peinture académique, et Gérôme comme l'un des derniers tenants, zélateur flamboyant, de cette dernière.


Gustave Courbet est le chef de file, la figure emblèmatique du mouvement réaliste qui se propose, me semble-t-il, de représenter le monde tel qu'il est, privilégiant une réprésentation fidèle de la société ou des objets les plus communs, ou encore les paysages en en bannissant tout pittoresque, pris dans son sens strictement étymologique.

Courbet est un personnage (sciemment ?) controversé, c'est sans doute un des premiers artistes médiatiquement scandaleux. Je ne saurais dire s'il y a une sorte de préméditation de la part de Courbet ou si l'air du temps, si l'époque elle-même, a préparé cette sorte de revendication politique de l'artiste… Il n'empêche, son engagement, en particulier au moment de la Commune, fit couler beaucoup d'encre… et c'est en exil, après avoir goûté du cachot et harassé par les suites de l'"affaire" de la colonne Vendôme, qu'il finira ses jours.

Le fossé pictural entre la vision socialisante et réaliste de Courbet et l'académisme maniéré, poussé dans ses derniers retranchements, de Gérôme est une excellente illustration de la césure épistémologique et ontologique du XIXe siècle, même si celle-ci plonge incontestablement ses racines dans le rousseauisme du XVIIIe siècle et, pour les plus profondes, dans le substrat humaniste de la Renaissance. Deux weltanschauung s'affrontent… querelle picturale des Anciens et des Modernes. Il ne serait d'ailleurs pas inintéressant de connaître, si toutefois l'un s'est jamais intéressé à l'autre, le jugement que Courbet pouvait avoir de la peinture de Gérôme et réciproquement. Mépris ? Indifférence ? Encore que l'on trouve chez Courbet parfois un (tout petit) peu de cet académisme (La femme au perroquet, Les Lutteurs, peut-être…) mais que l'on serait bien en peine, je crois, de trouver une once de réalisme chez Gérôme… Ils ne pouvaient évidemment pas ne pas connaître l'existence de l'autre et leur commune origine géographique, même si j'imagine bien que ces deux planètes ne devaient pas partager la même orbite… Je découvre d'ailleurs avec un certain amusement en écrivant ces lignes que le cadet des deux est celui, qu'à tort, je pensais être l'aîné. Courbet est le plus âgé. J'imaginais, un peu benoîtement j'en conviens, que le plus novateur fut le plus jeune…

Une dernière remarque, toute personnelle encore une fois : j'ai, je le confesse, depuis très longtemps entretenu à l'endroit de la peinture des Pompiers une sorte de léger dédain qu'il est, je crois, toujours de bon ton de manifester. Hausser les épaules et sourire devant un Bouguereau, un Gérôme est, me semble-t-il, une attitude que l'on se doit d'observer si l'on ne veut pas passer pour une personne au goût douteux sinon pour un sot… L'âge venant je change doucettement mon fusil d'épaule… et je me surprends, plus souvent qu'à mon tour, en train d'apprécier ce maniérisme académique et son incroyable foisonnement scénographique… à jubiler devant l'Histoire magnifiée (revisitée ?)… mais chuut ! je ne voudrais tout de même pas qu'on me prenne pour un…

Gustave Courbet, Les lutteurs
Gustave Courbet (1819-1877), Les Lutteurs, musée de Budapest.