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Christophe (Georges Colomb)

Lure, 1856 - Nyons, 1945


« Nonobstant, m'sieur l'major, que la discipline mélétaire elle n'est pas subséquente de la chose,
j'voudrais vous serrer la pince. »

Les facéties du sapeur Camember

« Sachez, mes filles, que nous sommes des atomes jetés dans le gouffre sans fond de l'infini. »

La famille Fenouillard

« …il est sage d'avoir la plus grande déférence pour tous les règlements, surtout s'ils sont contradictoires. »

L'idée fixe du savant Cosinus


« Ce n'est certes pas une « coïncidence » que le centenaire de Christophe tombe (sans lourdeur) au cours d'une année bisextile1 ; il faut voir là un délicat hommage de la Connaissance des Temps et de l'Annuaire du Bureau des Longitudes à la mémoire du sapeur Camember lequel, comme chacun sait, n'avait que cinq ans lorsqu'il fit son service militaire.

« Comme chacun sait », — car Georges Colomb, après n'avoir été qu'un « auteur pour les gosses », puis un oublié, passe maintenant au stade de simple méconnu avant de parvenir à la haute place dans les Lettres qu'il mérite. Je ne doute pas que l'excellent et premier travail consacré à la colombophilie que j'ai l'honneur de présentement ici préfacer ne contribuera pas peu à cette promotion.

Les amateurs de Christophe connaissent plus ou moins son identité et ses qualités (voir par exemple la notice qui lui a été consacrée en 1951 dans les Écrivains célèbres, t. III, p. 315). Avec Caradec2, nous allons de découvertes en découvertes. Christophe illustrant un livre de Willy, Christophe pris à partie par Péguy, Christophe fenouillardant avec l'abbé Bousset, voilà — entre autres exemples — qui satisfera grandement les amateurs de saine et impartiale érudition.

Mais ces détails ne doivent pas nous faire oublier les trois œuvres majeures (d'ailleurs longuement et soigneusement étudiées par Caradec) : Fenouillard, Camember et Cosinus, œuvres d'où sont exclues — immense mérite — les platitudes moralisantes et éducatrices aussi bien que les coups d'œil à la fois niais et finauds que les écrivains adultes se croient obligés de faire à leurs jeunes lecteurs. Aussi qu'elle n'a pas été leur influence !

Ou plutôt, comme tout grand écrivain, Christophe est prophète. En croyant peindre une société passée ou présente, il dessine les linéaments d'une société à venir. C'est en effet de nos jours que d'innombrables familles Fenouillard parcourent le monde. Le « égale zéro » de Cosinus, qui stupéfie tellement sa servante Scholastique, continue à étonner les lecteurs d'Einstein. Quant au sapeur... ça, le sapeur... n'insistons pas.

Raymond Queneau
de l'Académie Goncourt



Notes


1) — Préface de R. Queneau écrite en 1956.

2) — François Caradec, Christophe Colomb : Georges Colomb, essai de biographie d'après les remarques et observations de l'auteur, agrémenté d'un fragment de citation latine tiré de 'l'Imitation' et suivi de notes et d'une bibliographie. Préface de Raymond Queneau, ed. Grasset, 1956. Réédité (en 1981) sous le titre : Christophe, le génial auteur d’immortels chefs-d’œuvre : le Sapeur Camember, la Famille Fenouillard, le Savant Cosinus, Pierre Horay, 1981.








La Famille Fenouillard : une œuvre prémonitoire ?

par Jean-Michel Hoerner
Professeur de géopolitique et de tourisme, doyen de la faculté Sport,
tourisme, hôtellerie internationale de l’université de Perpignan Via Domitia.
in : Hérodote, 2007/4 (n° 127)


La bande dessinée La Famille Fenouillard1, l’une des toutes premières en France, a-t-elle sa place dans une réflexion géopolitique et la revue Hérodote? La Famille Fenouillard est un album audacieux, qui offre « un dessin clair, caricatural sans méchanceté, avec de nombreuses trouvailles graphiques, [...] le tout à l’échelle de la vignette mais aussi de la planche2. Il présente surtout un texte remarquable qui retient toute notre attention. Privé de bulles ou de phylactères 3, il se nourrit de « références cultivées qui juxtaposent le second degré aux plus vieilles recettes de la farce, (à la plus grande satisfaction) des classes moyennes 4. ». Il est d’ailleurs probable que les éditions Armand Colin, qui publiaient les tomes de la Géographie universelle et la revue Les Annales de la géographie, en suscitant un peu plus tard la jalousie des historiens (Jean-Richard Bloch, Lucien Febvre), n’aient pas dû faire paraître La Famille Fenouillard sans quelque arrière-pensée5. Les Fenouillard, qui effectuent un tour du monde plus original que le Phileas Fogg de Jules Verne, ressemblent en effet à de vieux écoliers qui ont beaucoup de mal à concilier leur géographie scholastique et leurs préjugés de classe. Enfin, ils sont grotesques bien qu’attachants, et on se demande alors si leur étrange voyage ne se rapporte pas au tourisme naissant de l’époque, qui transformait déjà les mentalités sociales. Au-delà des rares observations faites sur cette bande dessinée, telles que des préfaces élogieuses (Raymond Queneau, Marcel Pagnol), il nous semble donc utile de révéler les objectifs cachés d’une œuvre méconnue et sans doute plus géopolitique qu’on ne le pense.

Il est vrai que le bon mot de Mme Fenouillard sur « la perfide Albion qui a brûlé Jeanne d’Arc sur le rocher de Sainte-Hélène », le décompte ironique des Japonais noyés (« 44623 cadavres 1/2, car il y a un cul-de-jatte ! »), ou l’insolite hachette de boucher dans le cabinet du docteur Guy Mauve (figure 3)Famille Fenouillard, attestent un humour de carabin qui, à première vue, ne semble pas annoncer une analyse sur l’essor du tourisme vers 1900 et sur l’actuel tourisme de masse. Pourtant, on se tromperait. L’auteur, Christophe, professeur de sciences naturelles, est âgé de 33 ans lorsqu’il fait paraître les premiers épisodes de La Famille Fenouillard dans le Journal de la jeunesse puis dans Le Petit Français. En 1893, date de la parution de l’œuvre complète, Georges Colomb, alias Christophe (subtil pseudonyme !), devient sous-directeur du laboratoire de botanique à la Sorbonne, fonction éloignée de sa passion de conteur et de son talent de dessinateur, mais fonction peut-être conforme à la causticité et à la portée de cette bande dessinée.



Les aventures de la famille Fenouillard


Bien que Christophe ne fournisse aucune note de lecture, nous sommes persuadés que cet album n’est pas seulement « destiné à donner à la jeunesse française le goût des voyages6  ». Pourtant, les Fenouillard donnent déjà à rire. Le père, Agénor, est bonasse et drôle, et, grâce à un « quatorzième accessit de géographie » obtenu dans sa jeunesse, il prodigue des observations scientifiques au grand dam de son épouse, qui lui rabat sans cesse le caquet de façon très contemporaine... Léocadie, justement, est une maîtresse femme qui partage les ambitions de son mari sans le montrer trop ouvertement. Les deux filles, Artémise et Cunégonde, sont filiformes et un peu gourdes, donc guère susceptibles de redorer le blason familial. Ils sont tous natifs d’un village de la « Somme-Inférieure » (sic), au sein de la Picardie qui a vu passer tant et tant de jeunes aristocrates anglais prêts à exécuter des « petits tours » ou des « grands tours »7. Mais ils sont bien français ! Enfin, il y a le docteur Guy Mauve, qui est souvent à leurs côtés et joue un rôle très important.

Les aventures des Fenouillard se partagent en deux parties inégales, sans compter les dernières planches du « retour triomphal ». Or, avant leur « premier et faux départ », on relève une contradiction très suggestive. C’est Mme Fenouillard qui prend l’initiative de partir en voyage alors que, quelques pages plus loin, « elle déclare à son époux que dorénavant elle ne l’écoutera plus quand, sous prétexte de voyage, il voudra l’arracher à son foyer ». S’agit-il d’une erreur de l’auteur ou veut-il laisser entendre que la décision de voyager échappe totalement à ses personnages ? Cette observation est, nous le verrons, lourde de conséquences. Tour à tour, ils visitent Paris accrochés à l’ancre d’un ballon peu dirigeable, partent « aux bains de mer », vont au Mont-Saint-Michel (référence à l’omelette « de Madame Poulard aîné »), et finissent au Havre. Ce sont toujours des touristes très ordinaires, semblables aux rentiers anglais de l’époque.

C’est seulement à partir du chapitre intitulé « La famille Fenouillard visite des bateaux », que débute le véritable voyage « touristique » des quatre héros, qui se retrouvent engagés fortuitement dans leurs nouvelles aventures. Il faut insister sur ce point. Une voie semée d’embûches les conduit alors chez les Américains en pleine campagne électorale où s’opposent les partisans de Blagson et de Fumisty, chez les Sioux et les trappeurs canadiens, les Japonais, les Papous cannibales, dans les montagnes de l’Himalaya vite traversées, puis enfin chez les populations du Moyen-Orient et de l’Espagne profonde. On fera remarquer que les Fenouillard évitent soigneusement les territoires de l’empire colonial français, sans doute pour ne pas froisser les susceptibilités de l’époque... Cependant, cette seconde partie nous interroge, car c’est à partir de là que les Fenouillard sont sans cesse accompagnés du docteur Guy Mauve. On les sent même se projeter dans des aventures qui les dépassent, comme s’ils rêvaient : voyagent-ils vraiment ? À notre connaissance, personne ne suggère cette hypothèse.

Il y a effectivement, chez eux, quelque bravoure inconsciente qui leur donne l’attitude de touristes soucieux de vivre leurs aventures comme dans un rêve. C’est bien pourquoi on se retrouve sans arrêt dans le dilemme du faux et du vrai, l’un des thèmes forts du tourisme. Il y a tout d’abord la propension au déguisement, qui inspirera peut-être Hergé et dont M. Fenouillard abuse sans arrêt (figure 2)Famille Fenouillard. C’est autant la volonté d’intégration qu’un sujet d’ethnologie, notamment lorsque M. Fenouillard juge que les Japonais se complaisent dans les traditions par leur costume, tandis que son épouse voudrait prouver le contraire en faisant remarquer que beaucoup d’entre eux s’habillent à l’européenne... Et puis, que penser de M. Fenouillard, qui devient Agénor Ier, roi des Papous, après avoir été peint en noir (curieusement, le pot de peinture porte la mention « ivoire »), ou des fameuses querelles électorales pugilistiques des Américains, à New York, qui font dire à M. Fenouillard que « point n’est besoin d’aller si loin pour voir ça » ?

Mais ce qui est étonnamment moderne dans cet album reste la manière dont les Fenouillard perçoivent le monde extérieur, qui pourrait être celle des touristes actuels. Certes, le contexte de l’époque de Christophe est plus manichéen, mais l’opposition récurrente entre les « civilisés » et les « sauvages » serait extrapolable. Sans, toutefois, la connotation raciste... Ainsi, à propos d’un Sioux, on ne dirait certainement pas aujourd’hui que « Mme Fenouillard est gardée à vue par un sympathique jeune homme aussi dépourvu d’éducation que de pardessus ». On n’oserait pas non plus avancer des considérations aussi déplacées sur la couleur de la peau, lorsqu’en Amérique Artémise et Cunégonde, « quelque peu noircies par leur contact avec les appareils culinaires du fruitier, éveillent la sympathie de plusieurs nègres, qui se demandent si ce ne seraient pas là des échantillons d’une race disparue, intermédiaire entre leur propre race et une autre encore intermédiaire ». L’humour caustique de Christophe porte même sur les religions (figure 2)Famille Fenouillard.



Le tourisme à l’époque des Fenouillard


Sous plusieurs influences, le goût des voyages se manifeste de plus en plus dès le xixe siècle en Europe. Les chemins de fer et les navires à vapeur n’y sont pas pour rien. On ne retiendra pas l’intelligence du Wanderer (errant) revendiquée par les poètes et philosophes allemands ni le spleen de romantiques avides de voyages ni même les voyages éducatifs et hygiéniques. À ce propos, il n’est guère étonnant que ce soit un prédicateur puritain et antialcoolique, Thomas Cook, qui crée les voyages à forfait... Or le véritable tourisme, qui est bien sûr élitiste, se présente différemment et selon deux voies relativement opposées. Tout d’abord, il y a les rentiers anglais de la leisure class qui sont, comme le souligne le Littré, des « voyageurs qui ne parcourent des pays étrangers que par curiosité et désœuvrement ». Ils ne négligent pas les livres guides, tels que le Baedeker allemand ou le Joanne français, mais sont abondamment moqués. Ensuite, il y a les villégiateurs issus des grandes villes qui, fuyant le stress urbain, font construire des villas dans les nouvelles stations touristiques de la Manche. Ce sont de riches bourgeois, auxquels s’assimile une partie de hauts fonctionnaires « qui, à Balbec, donnait à la population d’ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d’hôtels de luxe, un caractère régional assez accentué 8.

Les Fenouillard semblent marqués par les deux courants, bien qu’ils cherchent à se démarquer des rentiers anglais qu’ils détestent : Christophe ne se moque-t-il pas d’un « cicérone parlant anglais » et n’affuble-t-il pas un touriste anglais d’« oisif » ? Mais si les Fenouillard paraissent les dignes héritiers de Phileas Fogg, et donc des rentiers anglais, ils souffrent surtout d’une mauvaise considération sociale. Ce sont de petits commerçants de province, mal dans leur peau (bonnetiers de père en fils) qui, après la grande révolution industrielle et les débuts de l’internationalisation du capital, vivraient mal les mutations de la société. Les planches où M. Fenouillard s’entretient avec Follichon (tout un symbole !) montrent bien la vaine prétention de ces petits bourgeois, qui portent un gibus noir identique, la canne chez l’un et le parapluie chez l’autre. En seulement deux planches, Christophe croque leur état d’esprit qui consiste à épater la « classe » : M. Fenouillard s’engage ainsi à « faire à Paris un voyage sérieux », en affichant l’ambition qui le tenaille de se hisser plus haut dans son milieu social.

La seconde partie, qui raconte le voyage des Fenouillard autour du monde, aurait plus que valeur de symbole. Malgré leurs gaffes et le comique de situation, ils affichent un comportement héroïque. Déjà, eu égard aux peuples rencontrés, blancs, rouges, jaunes et noirs (qu’on me permette cette licence !). En fait, ils côtoient sans cesse le danger, qui est lié à leur statut d’étrangers : le fanatisme des Américains, l’inhospitalité des Sioux ou des Papous cannibales, voire la réaction très hostile des Japonais après, il est vrai, que M. Fenouillard a insulté le Mikado. Ce qui n’empêche pas Mme Fenouillard de prendre possession des « glaces du détroit de Behring [...] au nom de la municipalité de Saint-Rémy-sur-Deule ». Les Fenouillard sont-ils de simples voyageurs, des explorateurs ou des touristes ? Dans la mesure où ils ressembleraient à des « animaux dits hibernants », selon le docteur Guy Mauve qui les assiste, ils ne voyageraient pas tout à fait dans la réalité, ils n’exploreraient que leur subconscient et seraient des touristes qui ne sont jamais partis. Nous sommes au cœur du dilemme. En suggérant les « rêves guerriers » de M. Fenouillard, et en évoquant « une force mystérieuse, puissante et instantanée » qui entraîne la famille tout entière vers l’aventure, Christophe semble indiquer que le grand périple des Fenouillard est bien différent de leurs premières excursions à Paris ou sur les côtes normandes...



Le tourisme : un voyage sous hypnose


Cette thèse, que nous défendons, donne le véritable sens à cette bande dessinée, à partir du tour du monde des Fenouillard. Il commence sur un paquebot amarré au Havre, où ils sont parvenus par curiosité. M. Fenouillard est juché sur une bielle (9 planches !) et, en raison de son mouvement lancinant puis accéléré, il s’endort. Peu après, le reste de la famille s’évanouit. On découvre alors le docteur Guy Mauve, qui paraît satisfait de ses cobayes avérés et laisse entendre que « les voyages peuvent s’accomplir à l’état de sommeil ». Vers la fin de l’ouvrage, d’ailleurs, il s’efforce de maintenir ses « sujets » (sic) en léthargie par tous les moyens possibles. Il y a donc un déclic qui se produit sur ce bateau et, connaissant l’humour de Christophe, on doit insister sur la petite phrase de Mme Fenouillard et de ses filles : « Christophe Colomb, sois maudit ! » L’auteur (Colomb à la ville) s’identifie certainement au docteur, en décidant que c’est lui, désormais, qui fait voyager les Fenouillard. Il suffit de penser qu’il les endort dans son cabinet et les place sous hypnose pour leur laisser rêver leurs aventures. Cette version est vraisemblable, dans la mesure où, bien plus tard, le docteur, « tout à coup, se souvient que lui-même est né à Saint-Rémy-sur-Deule », et qu’il a « deux charmants neveux à Saint-Rémy » qui seront ravis d’épouser les deux filles. Guy Mauve apparaît exactement dans 25 planches et son intimité avec les Fenouillard est indiscutable.

Christophe est un grand scientifique, qui connaît l’avancement de la science à son époque et, notamment, les évolutions de la médecine. Pendant les années où il dessine ses Fenouillard, on assiste en France au succès de l’hypnose, et il est impossible qu’il ne soit pas informé des travaux du neurologue Jean-Martin Charcot, qui a Freud comme élève. Il le confirmerait dans son chapitre sur les Papous, où il laisse entendre l’existence d’un « point vigile [...] qui permet une communication élective avec l’extérieur 9 » dans son sommeil, puis d’un authentique « transfert » entre M. Fenouillard, nouveau roi des Papous, et le docteur, lorsqu’il le sauve d’une exécution sommaire. La thèse de l’hypnose étant crédible 10, il reste à savoir si elle ouvre des perspectives sur le sens profond de La Famille Fenouillard. On pourrait effectivement penser qu’il s’agit d’un simple artifice pour évoquer de faux voyages. On peut également suggérer que l’hypnose du docteur Guy Mauve correspond à une thérapie qui consisterait, en l’occurrence, à transformer les Fenouillard en véritables héros : ne font-ils pas le tour du monde comme « La Pérouse et Christophe Colomb » (blason de l’une des dernières planches) ? Ils accèdent effectivement à la gloire dans leur village, comme en témoigne la fin très fantaisiste de l’album, où l’on voit M. Fenouillard et même son épouse (un non-sens à l’époque) avec l’écharpe tricolore de maire...

Toutes ces considérations mettent le tourisme sur la sellette. Si, comme certains intellectuels le prétendent, les touristes sont de faux voyageurs qui, comme les Fenouillard, ne voyagent que pendant leur sommeil, la haute bourgeoisie de l’époque pratique aussi le tourisme par snobisme. En faisant croire qu’ils font le tour du monde, ils pourraient connaître une promotion identique, ce qui nourrit d’ailleurs le comique de Christophe. Mais on se demande, alors, si les Fenouillard ne se reproduiraient pas dans le tourisme de masse actuel, et on songe à leur bain de mer pour le plaisir, qui est très surprenant pour l’époque 11. L’œuvre de Christophe est donc prémonitoire. Ainsi, que recherchent les touristes occidentaux dans leurs périples du Sud, sinon de goûter aux plaisirs de riches – ce qu’ils ne sont pas – dans des hôtels luxueux ? Il y aurait un transfert entre le tourisme ostentatoire de la grande bourgeoisie du xixe siècle et nos actuelles classes moyennes. Cela est dû à l’augmentation du niveau de vie et, surtout, à l’évolution des mentalités sous l’emprise constante des mass médias et du culte voué aux stars du petit écran. Nous sommes devenus les sujets-objets d’une société de consommation qui nous consomme. Christophe perçoit de son temps le tourisme comme moyen artificiel de promotion, et il l’envisagerait à l’avenir. On retiendra, à titre d’exemple, l’épisode où M. Fenouillard fait fuir « le boa et l’ours » au pays des trappeurs canadiens, grâce à son « parapluie rouge ». Il symbolise la « civilisation raffinée », comme aujourd’hui le touriste de masse se sent invulnérable dans les contrées lointaines du Sud en troquant le « parapluie » contre le « parasol » de sa suffisance. Si Christophe a pressenti un phénomène que le snobisme ambiant favorise, il ouvre également une réflexion sur la mondialisation du tourisme. Il laisse entrevoir la mutation de nos sociétés, où le tourisme ne serait pas seulement un loisir mais une manière d’exister autrement12.



Conclusion


On peut s’étonner que l’hypothèse de l’hypnose, qui ferait du tourisme un voyage dans son sommeil, n’ait jamais été évoquée à propos de La Famille Fenouillard. De même que personne n’a pensé que cette bande dessinée est à la fois une géographie du tourisme naissant, la caricature de fausses aventures qui remettent en cause la nature même des voyages touristiques et, finalement, la prise en compte d’un phénomène de société dans l’évolution des classes sociales. Christophe, en bon observateur, perçoit ce que peuvent devenir les activités touristiques. On peut même dire qu’en choisissant cette famille provinciale de bonnetiers et le thème nouveau du tourisme, il nous offre une satire redoutable. Nous serions donc des Fenouillard car, en grande majorité, nous appartenons aux classes moyennes et nous pratiquons le tourisme comme s’il s’agissait d’une seconde nature...

Mais Christophe ne parle jamais d’hypnose, sinon pour la suggérer avec humour, de même qu’il n’évoque jamais directement le tourisme. Tout au plus, signale-t-il une « voiture de tourisme », qui est à l’époque une sorte de grande diligence. C’est pourquoi le genre de la bande dessinée, agrémentée d’un texte parfois savant et toujours drôle, lui permet toutes les audaces, au risque qu’elles ne soient pas comprises. C’est un véritable esprit universitaire qui critique, doute de ses critiques, et ne cesse de plaisanter au second degré. Tous ses commentaires méritent d’être analysés, ce qui laisse entendre que ses lecteurs appartiennent probablement plus à la catégorie des intellectuels qu’à celle des enfants. La Famille Fenouillard ne procéderait-elle pas d’une géopolitique qui se regarde dans un miroir, puisque nous en serions aussi les acteurs et qu’il faut beaucoup d’humour pour se remettre en cause ?




Notes


1) — Christophe, La Famille Fenouillard, Armand Colin, Paris, 1893.

2) — Note de Pascal ORY, en hommage à François Caradec qui a « exhumé » La Famille Fenouillard en 1956. On mentionnera, également, le film éponyme d’Yves Robert, de 1960.

3) — Ils apparaissent pour la première fois en 1896, dans Yellow Kid, de l’Américain Richard Outcault.

4) — Pascal ORY, note citée.

5) — Naturellement, Armand Colin a multiplié les éditions de La Famille Fenouillard.

6) — Déclaration liminaire de Christophe.

7) — Expressions qui sont à la base des termes de « touriste » et de « tourisme »: les « petits » et les « grands tours » concernent surtout l’Île-de-France et la Riviera.

8) — Marcel PROUST, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919).

9) — Léon CHERTOK, « Hypnose », Encyclopædia Universalis, Corpus 9, 1984. Ce « point vigile » se résume ici à un calembour bien français, « Et vous savez si le loir est cher », qui est la référence à la léthargie du mammifère signalée dans une planche précédente (figure 3)Famille Fenouillard.

10) — Un ami psychothérapeute, Gilbert Méridjen, qui pratique lui-même l’hypnose, m’a confirmé l’exactitude de mes déductions sur les Fenouillard.

11) — À la fin du XIX e siècle, on prenait encore des bains de mer pour se soigner, selon l’ancien avis thérapeutique du docteur Russell.

12) — Dans une « farce » en forme de commedia dell’arte, intitulée La Famille Fenouillard fait son tourisme (première à Tunis, au printemps 2008), que j’ai écrite avec Laurent Prat, la menace terroriste s’ajoute à l’état hypnotique de la famille Fenouillard.