le xxe siècle

C'est que le temps est passé où le temps ne comptait pas.

Paul Valéry
Sur la crise de l'intelligence,
Revue de France, 15 juin 1925.

Paul Valéry fait remonter l’ère des faits nouveaux, cette sorte de rupture phénoménologique et scientifique, à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe siècle avec la découverte de l’électricité et de la pile par Volta en 1800, donc entre le début de la Révolution française et la fin du Ier Empire.

Sans nier l’importance des idées, profanes ou religieuses, et de la philosophie dans le développement de la société occidentale, on peut tout de même soutenir, je crois, que la science sinon la technique joue un rôle tout à fait prépondérant dans le développement de celle-ci et que le mécanisme, aliénation plus ou moins volontaire de l’homme à la machine, domine progressivement à partir de cette rupture la vie des hommes, défendant ainsi à la plupart d’entre eux une certaine capacité à vivre par eux-même… Il ne me semble pas tout à fait erroné de penser que le XXe siècle soit la continuité exponentielle et l’établissement définitif des conséquences de ces faits nouveaux, de ce mécanisme… Celui-ci, le XXe siècle, naît véritablement après la première guerre mondiale, émerveillé par ses prouesses techniques, avide d’en faire profiter le monde ou de les lui imposer, sûr du bien-fondé de cette morale pour le bien-commun bâtie sur la démocratie pour tous et partout et avec aussi, pour corollaire au toujours plus grand libéralisme économique celui des mœurs et vice-versa… Toujours plus de spécialisation et de mobilité, toujours plus de spéculation et de consommation et l’homme définitivement interchangeable… Le XXe, et bien évidemment le XXIe siècle aussi, semblent ne plus pouvoir échapper à l’impératif de la croissance infinie dans un monde pourtant fini mais quémandent encore et toujours, comme une impossible quadrature du cercle, le libéralisme économique avec de la moralisation autour ou une économie verte et responsable qui crée toujours plus de richesse… Un enfant qui essaie de faire entrer les carrés dans les ronds aurait sans doute plus de chances… Bref…


Ce petit préambule pour arriver à l’évolution de l’art dans ce tourbillon économique, social et scientifique qui prend (mais eût-il pu faire autrement ?) de nombreuses et différentes formes : recherche compulsive de la singularité et de la nouveauté, abandon croissant du factuel pour le conceptuel, du figuratif pour l’abstrait, de «l’art pour quelque-chose» à «l’art pour l’art», délaissement progressif des écoles pour l’individualité, diktat des marchés de l’art, politisation et subversion, goût invétéré pour la provocation, la dérision, le second degré, l’ironie, l'humour… De nombreux «-ismes» permettent à toutes ces sensibilités de se rattacher sinon à une école ou à un courant mais du moins à ce qu’il convient d’appeler, et c’est bien dans l’air du temps, à un mouvement ou, encore mieux dans l'air du temps, à un collectif. L'un des plus célèbres parmi ces mouvements étant sans conteste celui des Surréalistes.

Le romantisme s’était en son temps révolté contre la raison en lui opposant le sentiment. La révolution surréaliste ne serait-elle pas une sorte de bis repetita post-romantique opposant au monde de l’industrie et du réalisme financier une pensée dictée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison pour reprendre la définition qu’en fit Breton dans le premier manifeste du surréalisme ? Personnellement, il me semble que le surréalisme (compris comme pensée plutôt que comme mouvement, dans l'acception d'une pensée post-romantique) est une, sinon l’unique, Alma Mater d’une (très grande) nébuleuse influençant peu ou prou tout ce qui se fait d’artistique jusqu’à aujourd’hui, l'écho de son big-bang est toujours perceptible comme un fond sonore qui n'en finit pas de s'éteindre… J’exagère sans doute beaucoup et l'on m’opposera avec raison que certains mouvements, notamment l'expressionnisme ou le suprématisme, sont antérieurs au surréalisme, ce que bien évidemment je ne conteste pas, que d’autres, comme le futurisme, exaltent au contraire le monde moderne (il faudrait excepter également des dérives artistiques communistes et fascistes…), mais je crois que le surréalisme défini par Breton est la forme écrite, intellectualisée, politisée de cette sorte de néo-romantisme auquel je faisais allusion un peu plus haut qui s’oppose, qui résiste au mécanisme induit par ces faits nouveaux en privilégiant plus ou moins consciemment le mythos au logos… C’est sans doute un point de vue extrêmement restrictif et une vision quelque peu étroite, naïve et lacunaire qui nécessiteraient moult aménagements, digressions et mises en perspectives… mais c’est, me semble-t-il, dans cette nébuleuse intellectuelle ou dans ses marches les plus éloignées, dans cette subsomption artistique, que s’est développée plus ou moins consciemment et volontairement la pensée artistique depuis la fin du XIXe siècle.

 

Alice Rahon, Oso de circo
Alice Rahon (1904-1987), Oso de circo.