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Melchior Wyrsch

Buochs, 1732 - Buochs, 1798


Johann Melchior Wyrsch ou Jean Wyrsch (né le 1er août 1732 à Buochs et décédé le 9 septembre 1798) est un peintre suisse.
Il fonde à Besançon en 1773, avec le sculpteur Luc Breton, une école de peinture et de sculpture.
Toujours en 1773, Wyrsch peint le portrait collectif de la famille de Claude François d'Amédor de Mollans, qui habite l'hôtel Pourcheresse d'Etrabonne à Besançon, représenté avec ses enfants, petits-enfants, gendres et belle-filles (dont la femme de son fils aîné, Anne-Charlotte de Lavaulx de Vrécourt), au nombre d'une vingtaine de personnes. Le cadre aurait été sculpté, dit-on, par Luc Breton (1731-1800).
L'artiste est déclaré, en 1784, citoyen d'honneur de la ville de Besançon en raison des services rendus. Il part cette même année pour Lucerne, où il crée une école de peinture. Devenu aveugle, il est tué sauvagement par des soldats français lors de l'invasion de son pays.

In : Wikipedia, Melchior Wyrsch




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• MELCHIOR WYRSCH ET LES PEINTRES BISONTINS

Par M. Francis Wey, séance du 10 novembre 1860.
Société d'Émulation du Doubs.



I.

Deux portraits de famille, l'unique héritage que j'aie eu le chagrin de recueillir, m'ayant été envoyés il y a dix ans, je les apportai au Louvre pour les montrer à M. Villot, conservateur de la peinture, qui les trouva remarquables. Son collègue, M. de Chennevières, auteur d'un travail consciencieux sur nos artistes provinciaux, s'écria, tout en apercevant les deux toiles :
— Encore un grand peintre inconnu !
Il me fut pénible d'être hors d'état de satisfaire la curiosité que venait de faire naître mon exhibition et de me voir réduit à signaler derrière les toiles, les noms de mon grand-père et de ma grand'mère, moins ignorés encore que celui de leur peintre, inscrit tout à côté. Je me rappelais confusément d'autres pages d'un même style, entrevues autrefois dans ma famille : une grand'tante de mon nom, restée célèbre au pays pour avoir donné un soufflet à Robespierre qui l'avait tutoyée, et mon bisaïeul, qui a figuré, je crois, dans l'échevinage de Lyon. Ces deux toiles sont rentrées depuis lors en ma possession ; la dernière ne déparerait pasl e musée de France.
M. Villot me pressa de faire des recherches sur la vie et les œuvres de Wyrsch ; des peintres, des amateurs stimulèrent aussi mon zèle : mais il fallut plusieurs années de recherches, et même quelques rencontres du hasard, cette providence des petites choses, pour me mettre en état d'arracher à l'oubli un des meilleurs peintres, dans le portrait surtout, de la seconde moitié du dix-huitième siècle.


II.

Loin d'être dans les arts un but secondaire, le portrait que, de notre temps, les abus du métier ont pu déprécier, est un genre qui exige des facultés naturelles éminentes. Les portraitistes excellents sont plus rares que les autres grands peintres ; on compte les bons portraits légués par les siècles à l'admiration du nôtre. Pour leur donner l'être, une exécution brillante, un mécanisme parfait ne suffisent pas ; la photographie l'a démontré. En dehors de la reproduction des formes, pour traduire le caractère, l'âme, l'élément immitériel, il faut l'action d'une force également immatérielle, l'esprit du peintre, et que la vie soit allumée au foyer de la vie. De là proviennent l'expression, l'intérêt que l'image éveille, et les difficultés d'un genre qui exige, pour exceller, une étincelle de génie.
Dans un couvent du Jura, chez les Clarisses de Poligny, où j'étais entré par hasard, j'ai eu l'occasion de constater, dans un seul et même tableau, la distance qui sépare, des inventions de l'artiste, la vie réelle, et de reconnaître la puissance des qualités inhérentes à la vocation du portrait. La toile absolument inconnue que je vais décrire, se rattache d'une manière directe à cette notice : c'est un cadre presque carré, qui a deux mètres de haut, et représente l'Apothéose de sainte Colette, réformatrice des couvents de sainte Claire.
Entourée d'un groupe d'anges, la bienheureuse Colette s'élève dans les nuages ; à ses pieds sourit une tête de chérubin, dontle modelé est délicat ; deux séraphins, qui descendent une conronne sur le front de la sainte, ont une grâce un peu précieuse qui rappelle la gentillesse des Bolonais. Des deux anges qui escortent le sujet principal, l'un, qui tient un livre ouvert et porte une draperie jaune fort bien peinte, remonte, avec un relief moindre et une ardeur atténuée, à la tradition de Rubens ; l'autre, qui présente la crosse abbatiale, a du mysticisme élégant et de la savante simplicité qui caractérisent Le Sueur. Ces figures secondaires sont bien disposées, le faire en est harmonieux, l'inspiration magistrale ; elles vivent de toute la vie propre aux personnages des compositions.
Mais la sainte Colette fait naître des impressions tout autres. Ravie en extase, elle s'enlève sur un fond très sombre, les genoux fléchis, les bras entr'ouverts ; tenant dans une de ses mains, d'une beauté royale, une branche de lys. Elle est vêtue du costume de son ordre ; son visage, à la fois humble et inspiré, estd'un galbe très noble ; l'ascétisme répand une pâleur touchante sur ce visage défleuri, resté charmant dans l' arrière-saison de l'âge. D'une exécution moins large que Van Dick, cette figure rappelle le ton local et l'esprit de ce maître.
Quand on la contemple, le reste du tableau s'anéantit ; les anges, les chérubins pétrifiés, passent à l'état d'ornementation : seule, la sainte Colette existe et respire ; on devine un portrait, probablement celui de l'abbesse, peint d'après nature par un maître du genre, qui, dans ce tableau que l'on croirait dû à deux peintres, trahit la spécialité de sa vocation. Des sœurs converses m'apportèrent une échelle et un tronçon de cierge, car le cadre était perché très haut et la nef assez sombre. Sur le dernier échelon, je pus lire au bas de la toile : Melchior Wyrsch, inx. pinx. 1772. J'avais, en examinant, cru reconnaître le peintre de mes portraits, et j'ai appris de la sorte qu'il avait pour prénom Melchior.


III

Avant d'occuper le public de la carrière de Wyrsch, il convenait de rechercher ses œuvres, vu qu'on ne peut échafauder toute une biographie sur deux ou trois portraits. C'est à l'aide de ceux que je possède que je suis parvenu à en reconnaître d'autres ; car le peintre ne signait que derrière la toile. Mais, comme toutes les signatures sont de la même main, et que, d'ailleurs, j'ai retrouvé dans les archives de Besançon, où Wyrsch habita pendant vingt ans, plusieurs des ses signatures exactement semblables, l'authenticité est indubitable. Sa manière, au surplus, possède un accent si formel, que le peintre est facilement reconnaissabie. Deux exemples suffiront pour le démontrer. Je n'avais encore examiné que deux toiles de ce peintre, lorsqu'en entrant un jour chez un encadreur du faubourg Saint-Germain, j'y trouvai quelques personnes s'extasiant devant l'effigie d'un conseiller au parlement, attribuée par les uns à Greuze et par d'autres à Vanloo. Sur mon observation que la touche de Greuze était plus libre, plus moelleuse, et que la couleur des Vanloo était plus froide, avec plus de monotonie dans l'exécution, on m'objecta la difficulté de rencontrer un autre maître assez habile pour qu'il fût possible de lui donner cette toile. Le nom de Wyrsch fit sourire. Comment l'auteur d'un tel chef-d'œuvre serait-il inconnu ? Un carton avait été collé sur le châssis ; je l'arrachai d'un seul coup, et, sans regarder moi même, je priai ces messieurs de lire. L'un deux épela : « Claude-Irénée Perreney de Grosbois, né à Dijon, en 1756, conseiller au parlement de Paris, peint par Vyrsch en 1779. »
Ce M. de Grosbois a été successivement conseiller au parlement de Paris, premier président du parlement de Besançon, député à l'assemblée des notables et aux états-généraux. pour la noblesse du bailliage. Besançon et Dijon l'élurent député en 1815 et 1816 ; Louis XVIII le créa conseiller d'Etat ; Charles X, pair de France et baron. Son portrait, d'une peinture souple et d'un éclat lumineux, a la rutilante fraîcheur d'un Rubens ; la simarre et les manches ont dû être repeintes après coup. On se disposait à mutiler, en le rentoilant sur un châssis carré, ce portrait de forme ovale, qui appartient à Madame la marquise d'Harcourt.
Peu de temps après, un peintre de mes amis m'avertit d'aller voir chez M. Souty deux petits portraits en demi-nature qui devaient être du même peintre que les miens. Ils représentaient des vieillards (Mme Bullet et J.-B Bullet) ; Wyrsch les avait signés en 1783 ; ils sont très vivants, bien ajustés, et appartiennent à Madame de la Boissière, qui habite Saint-Germain.


IV

On rencontre en Franche-Comté et dans les pays compris entre Bâle et Altorf un certain nombre de portraits où notre peintre, qui était originaire du canton d' Unterwalden, a, de la sorte, adopté les dimensions de la demi-nature et même des proportions plus restreintes. Parfois alors, suivant le goût du temps, l'allégorie intervenait dans les scènes de famille. Mlle de C... conserve, à Besançon, deux petits tableaux représentant des ancêtres du parlement, nouvellement mariés. Monsieur le président est gravement assis dans sa bibliothèque, devant une table chargée de livres et de papiers. Partout on reconnaît les attributs de l'étude ; mais l'enfant Cupidon vient troubler les méditations du légiste : il déchire Bartole et jette au panier Cujas, avec les gestes compassés d'un petit clerc émancipé qui, passé la lune de miel, redeviendra procureur. Cette folâtrerie sévèrement peinte ne laisse pas que d'être tempérée par une gravité bourgeoise imperturbable, et la fiction n'en est que plus vraisemblable : les robins furent toujours un peu empruntés parmi le monde olympien.
D'autres toiles, représentant des personnages plus ou moins célèbres, augmentèrent bientôt à mes yeux l'importance de Wyrsch et le désir de le tirer de l'oubli.
Au sommet du Jura, dans une ferme de maître qui date de Philippe II d'Espagne, je retrouvai les traits de Muyard de Vouglans, le grand criminaliste si fort houspillé par Voltaire, à l'occasion d'un livre assurément fort étrange pour le temps où il a paru : un Traité pratique de la torture, à la veille de la Révolution!... Wyrsch a peint aussi Muguet de Nanthou, de la Constituante, ainsi que son frère et sa belle-sœur. Je possède le portrait de cette dernière, qui était la sœur de mon grand'père.
Un autre frère de M. Wey, et sa femme, deux portraits ajustés avec beaucoup de grâce et d'originalité, sont en Touraine et appartiennent à leur petite-fille, Mme la baronne Bacot de Romand. Ils sont plus grands, de forme ovale et très bien composés. Le mari, vêtu d'un habit de velours rouge, est installé, la plume à la main, devant un guéridon. La coiffure de sa femme est très haute : parée d'un fourreau de levantine bleue bordé de cygne, elle tient une navette devant un petit métier à faire du filet. Ces peintures, d'une gamme claire, d'un coloris frais, sont très vivantes. Les mains de l'homme étaient particulièrement belles, avant qu'un rentoileur inepte n'eût endommagé ces deux tableaux qui portent la date de 1780.
J'ai vu aussi dans une maison de campagne, près de Moncey, chez M. F. Pion, un beau portrait peint par Wyrsch. À Besançon, M. France, membre du conseil municipal, en possède trois : un marin en uniforme, au teint pâle, à la lèvre impérieuse et serrée, aux yeux transparents comme l'agathe : le caractère est interprété avec une intention bien formelle. Les deux autres représentent, en 1774 et en 1784, un même personnage, avec cette vérité qui permet de constater sur un visage les empreintes de dix années d'existence. C'est l'histoire physiologique d'un jeune homme grassouillet et modeste, que plus tard le succès épanouit et que le bien vivre enlumine. Jeune médecin à la fin du règne de Louis XV, Claude-Joseph France, conseiller ordinaire « de le roi de Pologne », comme écrit Wyrsch avec une incorrection tudesque, est devenu, lorsqu'il pose pour, la seconde fois, en robe rouge fourrée d'hermines, Recteur magnifique de l'Université de Besançon.
La ville de Salins, dont la mairie, l'hôpital et la bibliothèque ont été épargnés par l'incendie de 1825, conserve, au dernier de ces établissements, le portrait (en buste) de Quirot, chanoine-prévôt du chapître de Saint-Anathoile. Le même personnage a été représenté en pied, avec un surplis et un camail, pour l'Hôtel-Dieu qu'il a enrichi d'une donation. C'est tout un tableau ; car, dans le fond de la toile, Wyrsch a représenté une salle de malades, avec un chirurgien qui, entouré d'aides et de religieuses, fait une opération. La simplicité de l'ajustement de la figure principale, le naturel de son attitude, la placide animation du visage, la beauté des mains indiquent un goût magistral et un talent supérieur. Cette peinture, encadrée dans une riche bordure du temps de Louis XIV, est placée à l'extrémité de la salle Saint-Joseph.
Dans le même établissement, au réfectoire des sœurs hospitalières, on admire un Christ en croix de grandeur naturelle qui me parait être le chef-d'œuvre de notre peintre. La toile, de deux mètres et demi de hauteur, est signée Melchior Wyrsch, 1780 : couleur, harmonie, expression, dessin et modelé, élégance des formes, vigueur de l'effet ; tous les genres de mérite y sont réunis. Les terrains, les accessoires sont traités avec une finesse rare et une souplesse charmante. L'artiste a peint au pied de la croix une tête de mort dont l'exécution est si exquise, qu'on ne peut se lasser de la regarder. Le visage expirant du Christ, son corps convulsé, mais dont les lignes pures sont ennoblies par le jet heureux de la lumière ; ses mains, repliées et crispées avec douleur par les clous qui en percent la paume, ne peuvent être contemplées sans compassion tant la souffrance y est empreinte. Il faut remonter jusqu'aux plus tendres inspirations de Le Sueur et aux meilleures toiles de Van Dick, pour rien rencontrer de supérieur à ce tableau, qui occuperait un rang honorable dans la splendide collection du Louvre.
Enfin, le musée de Besançon, qui est riche et des plus intéressants, possède, outre deux petits tableaux, la Vierge enfant et la Nativité, quatre portraits dus au pinceau de Wyrsch, parmi lesquels Nicole, architecte estimé du dernier siècle, qu'il a doté de plusieurs monuments publics, et Wyrsch peint par lui-même.
Le Nicole est largement brossé, dessiné avec pureté, sans maigreur, et d'une vérité d'expression, d'une franchise de couleur admirables.
Le portrait de Wyrsch — celui qui accompagne ce travail — est plus sombre : coiffé d'une toque étrange, drapé dans uneé toffe brune, le masque à demi-plongé dans un ombre intense, il jette au spectateur un coup d'oeil perçant. Les traits sont grands et peu harmonieux, la mine est trop méridionale pour un homme né dans la Suisse allemande ; la bouche est dure, serrée ; le nez mince et vigoureux ; les yeux qui louchent, ont l'air de vous contempler en dedans et en dehors ; le menton est lourd, la physionomie se résume dans une idée de volonté qui implique plutôt la précision que le culte de l'idéal. C'est un portrait d'atelier, inspiré du Caravage ou de Moïse Valentin.


V

Parmi les portraits, je dois signaler aussi celui de la grand-mère de Charles Nodier, qui est encore en la possession de la famille, et celui de Martin de Gray, député à l'Assemblée constituante, où il se fit connaître pour avoir accompli, sans trop de peine, je le suppose, mais avec une perfection admirable si l'on en juge d'après les résultats, une tâche qui lui fut donnée conjointement avec Merlin de Douai, la tâche de détruire les restes de la féodalité.
Pendant les vingt années qu'il a passées en France, Wyrsch peignit la plupart des familles un peu fortunées de sa province d'adoption, où les excellents portraits de ce maître sont considérés, dans une société qui se renouvelle si vite, comme des titres d'ancienneté. Ils avaient d'ailleurs fort bon air ; le maître était distingué dans son style : j'ai vu des croquants, en train de s'enfanter des aïeux, très flattés d'acheter l'occasion de débaptiser par le rentoilage des Wyrsch devenus orphelins.
De ces derniers l'on doit se taire, car la recherche de la paternité est interdite. D'ailleurs, la moisson est d'une suffisante abondance.
Après avoir, à force de démarches, reconnu les nombreuses toiles que je viens de signaler, autant pour justifier l'opportunité de ce travail que pour éviter la monotonie d'une seule et interminable description, j'ai retrouvé des documents épars et reçu de la Suisse allemande des renseignements précieux. J'en ai relevé d'autres dans des notices étrangères qui n'ont pas été traduites, entre autres dans Neues allgemeines Künster Lexikon, de Nagler (Munich, 1832), où se trouve une courte notice sur Würsch ou Wyrsch, et dans la seconde édition des Allgemeines Künster Lexikon, de J.-R. Füssly (in-fol., Zurich, 1816). Il y a là un article biographique incomplet, quoique plus développé et moins inexact qu'il n'était dans la 1ère édition. Ebel dit aussi quelques mots de Würsch ou Wyrsch : comme il signait constamment en France avec cette dernière forme, nous l'avons adoptée. Enfin, je me suis assuré qu'il n'est question de cet artiste, ni dans les travaux critiques ou biographiques de la France, ni au delà du Rhin, dans ceux de Th. -Gaspard Füssly, ni dans les Réflexions de Hagedorn. Pour redresser les nombreuses erreurs des deux uniques biographes et combler leurs énormes lacunes, il a été possible de recourir à des pièces authentiques et de puiser dans les souvenirs du docte et vénérable CharlesWeiss, le doyen et le plus éminent de nos bibliographes. Wyrsch, profondément oublié chez nous, même dans la ville où il a fondé une école, a laissé des œuvres considérables ; son nom, resté célèbre dans sa patrie, n'est pas éteint. Tout nous fait un devoir de remettre cet artiste en lumière : ses talents supérieurs, les services qu'il a rendus à l'enseignement de son art, la fécondité de son pinceau, les idées intéressantes que sa physionomie soulève, et jusqu'à la fin horrible et tragique qui clôt sa laborieuse carrière.


VI

La commune de Besançon, qui possède le recueil de ses Délibérations à partir de 1289, inscrit, à la date du 17 février 1773, l'arrêté qui institue une académie de peinture et de sculpture, conformément aux conclusions d'un mémoire présenté par les sieurs Luc-François Breton, statuaire, et Wyrsch, maître peintre. Breton, fils d'un menuisier du pays, avait trouvé moyen, tout jeune encore, d'aller étudier à Rome, où il avait conquis son entrée comme pensionnaire à l'école française, en remportant le premier prix de sculpture à l'académie de Saint-Luc. C'était alors par l'Italie que les artistes comtois pénétraient en France : avant 89, Paris n'était pas encore la capitale du comté de Bourgogne. Après avoir laissé, dans la ville éternelle, un monument de son art, le tombeau du général Wolff, que l'on montre encore aux Anglais, Breton était revenu dans son pays natal, où il est mort en 1800, avec le titre d'associé correspondant de l'Institut. Il résulte des termes d'une autre délibération de l'Hôtel-de-Ville, que Wyrsch, à l'époque de la fondation de l'école de peinture, habitait la ville depuis dix ans, ce qui ferait remonter à 1763 son installation à Besançon, bien que Füssly ne l'y conduise que cinq ans plus tard. Il laissait déjà une réputation brillante aux pays qu'il avait quittés ; car, parmi plusieurs autres toiles, on conserve à Niedwalden, chez M. Georges Kaiser, une Fuite en Egypte qui porte la date de 1760.
C'est donc à l'initiative de Breton, de Wyrsch, et à l'autorité de M. de Lacoré, intendant de la province, que l'on fut surtout redevable de la fondation de cette école, dans des conditions modestes d'ailleurs et qui rappellent la parcimonieuse simplicité du moyen-âge. L'institution s'abrita sous les remparts, derrière l'église du Saint-Esprit, dans un bâtiment délabré appartenant à la ville, et les professeurs furent agréés aux conditions suivantes : trois cents livres pour leur logement ; cent cinquante pour frais de peinture et de luminaire ; quatre cordes de bois de chauffage et l'exemption du devoir de loger des gens de guerre. L'engagement est signé, sur le registre même, par Breton et par Jean-Melchior Wyrsch.
Le livre des Délibérations du bureau de l'académie de peinture mentionne, en 1775, le don fait à cette compagnie par le sieur Wyrsch, du portrait de l'intendant, M. de Lacoré, peint « en exécution de l'article 5 du règlement, qui assujettit les professeurs à donner, une fois seulement, un morceau de leur composition. » — On voit, en consultant le même registre, que Wyrsch professa pendant neuf ans. Le 3 juin 1784, ce peintre expose qu'il est rappelé dans sa patrie par la ville de Lucerne, pour y prendre la direction d'une académie de peinture ; il demande à quitter son poste au mois de septembre. À la suite de cette déclaration, Wyrsch reçoit des marques unanimes de regrets. Le mercredi 7 juillet suivant, le conseil du magistrat arrête :
« Le sieur Jean Melchior Wyrsch, peintre, natif de Buochs, canton d'Unterwalden, ayant, avec succès, exercé ses talents à Besançon pendant plus de vingt années, dont dix ans en qualité de professeur à l'académie de peinture et sculpture…, se trouvant au moment de quitter cette ville pour aller s'établir à Lucerne, la compagnie, pour marquer l'estime et la considération qu'elle porte à cet artiste qui, d'ailleurs, a tenu la conduite la plus sage et la plus régulière, a délibéré de lui donner des lettres de citoyen, qui lui seront expédiées gratuitement par le secrétaire. »
On compléta ces civilités municipales en le nommant professeur honoraire avec force éloges de son rare et beau talent.


VII

Des notices inexactes font naître à Stanz, en 1724, et étudier à Rome ainsi qu'à Paris, Wyrsch, qui est né à Buochs, le 21 août 1732, et qui certainement n'a jamais vu Paris. Ces renseignements erronés ont été puisés dans un ouvrage de fantaisie, le Voyage en Suisse, de L. Simond, publié en 1824.
Les parents de notre artiste étaient des cultivateurs qui jouissaient d'une grande estime dans le canton d'Untervvalden : quand sa mère Anna-Claire Ackermann, le mit ou monde, son mari, Balthasar-François-Xavier Wyrsch, ainsi que ses deux frères, étaient membres du conseil fédéral, et, le premier, bailli de Bellenz. L'enfant reçut ies prénoms de Johann-Melchior-Joseph.
Melchior ne dut pas être contrarié dans sa vocation, quoi qu'en dise Füssly, puisqu'on l'envoyait, dès l'âge de treize ans, étudier la peinture à Lucerne, chez Jean Suter. Je n'ai pu me procurer aucun renseignement sur ce premier maître, que Wyrsch quitta au bout de trois ans pour entrer chez François-Antoine Krause, d'Augsbourg, établi depuis I740 en Suisse, où il mourut en I754.
C'est probablement à Einsiedien que résidait Krause, car il passa les douze dernières années de sa vie à orner l'église de Notre-Dame-des-Hermites. En le quittant, Wyrsch partit pour Rome, où il travailla successivement dans l'atelier de Gaëtano Lapi, élève de Conca, et à l'académie de France ; puis il revint en Suisse, après avoir fait un séjour à Naples. Persuadé qu'il ne ferait rien à Buochs ni à Stanz, il s'établit en 1754 à Zurich, où il a laissé de nombreux portraits et entre autres celui de Füssly, le biographe des peintres suisses. Deux années de travail ayant épuisé les ressources que présentait Zurich, Melchior revint probablement dans son pays et mena quelques années une vie errante, cherchant des commandes et allant où il était appelé ; car il a dispersé des toiles nombreuses, soit chez les particuliers, soit dans les monuments publics, à Lucerne, à Buochs, à Wiesembourg, à Beggried, à Niedelwalden, à Saxeln, à Graffenort, à Engelberg, à Sarren, à Soleure, et à Stanz où il se maria.
Le nom de sa femme infirme l'assertion de Füssly, qui donne à Wyrsch pour compagne une française épousée à Besançon ; Mme Wyrsch, de son nom Marie-Barbe Kaiser, était la proche parente du landamann Kaiser, de Stanz. On conserve encore dans la famille le portrait de cette dame par son mari. Presque aussitôt, le jeune ménage vint s'établir à Soleure, où Wyrsch a laissé, dit-on, ses meilleurs ouvrages.
C'est, comme on l'a dit plus haut, en 1763 qu'il transporta ses pénates à Besançon, et non en 1768, comme le prétend Füssly, puisqu'il habita vingt ans cette ville, qu'il a quittée en 1784. Il l'avait choisie pour retrouver le sculpteur Luc Breton, qu'il avait intimement fréquenté à Rome, et qui s'était efforcé de l'attirer en France.
Il est indispensable, pour classer notre peintre, pour expliquer la direction de son enseignement et la nature de ses qualités, que l'on considère un instant l'école dont il est sorti et les maîtres peu connus chez nous qui l'ont élevé.


VIII

C'est avec un dédain involontaire que j'envisage le peintre qui a formé Krause, le second des trois maîtres de Wyrsch. Ce Jean-Baptiste Piazzetta, qui, ayant eu le bonheur de naître en 1687, à Venise, en pleine cocagne de couleur et de peinture, s'avise de se réduire à la maigre pitance des Bolonais, de déjeuner chez les Carrache et de souper du Guerchin, me semble d'un appétit chétif et d'un tempérament froid.
Mais quelques-uns de ses biographes, et en particulier Périès, l'ont traité avec trop peu de cérémonie, en parlant de ses fréquentations à Bologne avec l'Espagnolet, qui n'a jamais habité Bologne, et qui d'ailleurs est mort trente-un ans avant la naissance dudit Piazzetta. Cependant, comme la préoccupation de Ribeira est évidente chez le Piazzetta, il faut supposer qu'il a fait, pour l'étudier, le voyage de Naples ou tout au moins celui de Rome. C'était le temps où les écoles en décadence philosophaient sur l'art ; où l'on discutait les propriétés chimiques des couleurs, où l'on combinait des systèmes sur les rapports des tons, l'anatomie des figures et les conditions du clair-obscur : l'ère des grammairiens succède inévitablement aux périodes inspirées.
Le Caravage et les Carrache, commentés par le Guerchin, avec une préoccupation de l'Espagnolet timidement trahie, voilà Jean-Baptiste Piazzetta tout entier.
Il mourut la même année que son disciple favori, François Krause, d'Augsbourg, plus jeune que lui de vingt ans. Ce dernier était une sorte de chien hargneux d'une insupportable vanité, qui se fit expulser partout. Il n'eut qu'un culte et qu'une admiration, son maître Piazzetta, qu'il connut à Venise et suivit à Bologne. Krause, imagination pauvre, mais volonté acharnée, travailla nuit et jour à atteindre la supériorité de son maître ; ils pâlirent ensemble sur le Guerchim et les Carrache, et quand enfin le public put confondre avec les tableaux du Piazzetta ceux de François Krause, ce dernier, glorieux de la similitude, prit son vol vers Paris, où il méprisa chacun et se brouilla avec l'Académie avant d'y pouvoir entrer. Hors d'état, malgré sa réputation naissante, de lutter contre les animosités qu'il avait provoquées, notre Allemand va s'établir à Langres ; bientôt il se fixe à Dijon où il peint la chapelle des Chartreux ; il s'installe ensuite à Lyon, et vient finir en Suisse, à Einsiedlen, où il consacre les douze dernières années de sa vie aux peintures de l'église Notre-Dame-des-Hermites. Ces derniers travaux sont loin d'être sans mérite ; les compositions sont bien ordonnées, la touche est ferme, la couleur vigoureuse, la lumière hardiment distribuée et le dessin assez habile. Krause a laissé de nombreux pastels très fermes ; ses tableaux ont noirci parce qu'il abusait du stil-degrain et des orpins. Wyrsch mit à profit cette leçon de l'expérience.


IX

Entré, jeune encore et déjà pourvu d'une certaine habileté manuelle, chez le peintre Krause, Melchior Wyrsch, tête froide et caractère indépendant, dut écouter avec attention un maître peu sympathique, mais sans en subir l'ascendant ; car la pensée ne se laisse guère asservir sans complicité du cœur.
Il vit peindre son maître, il apprécia ses théories, ils travaillèrent ensemble, et Wyrsch puisa dans la connaissance des traditions sévères une sécurité qui le préserva des périls où les chercheurs s'exposent. Mais il n'acceptait rien par ouï-dire. Nous voyons que, non content de se nourrir à des traditions de seconde main, il s'empresse, en quittant Krause, de remonter aux sources, de gagner l'Italie et de se rendre, non à Bologne pour s'y asservir au joug des Carrache, mais droit à Rome, où l'on est à même d'observer et de comparer davantage.
Il quittait un homme à visée étroite, devenu despote après s'être laissé fanatiser : il prend pour guide un peintre instruit mais doux, modeste et défiant de lui-même, Gaëtano Lapi, qui venait de révéler un artiste éminent au palais Borghèse où il avait peint en plafond la Naissance de Vénus, ouvrage d'un dessin pur, d'une grâce charmante et d'un ensemble harmonieux. Wyrsch complète ses études en se faisant admettre à l'école française de la villa Medicis, dans la direction de laquelle il vit Natoire succéder à de Troy ; cette fréquentation explique la parenté lointaine qu'on lui trouve, surtout dans ses tableaux, avec le sentiment français. Il est permis toutefois de supposer qu'on ne le subjugua point, puisqu'on le voit ensuite aller étudier, à Naples, un maître qu'alors on ne prisait guère à Paris, l'Espagnolet, dont, après Piazzetta, le docile et obstiné Krause était resté si préoccupé.
Ces épreuves étaient indispensables à la satisfaction d'un caractère précis, qui aimait à raisonner son art, et c'est ainsi que l'on en doit juger, si, comme le dit Nagler, notre Wyrsch a consacré un volume à la Peinture du portrait, volume qu'on ne trouve ni dans les bibliothèques françaises, ni au British-Muséum, et qui n'est pas mentionné dans la Bibliographie allemande de Heinsius et Kayser (Leipsick, 1828). Nagler, qui constate la ressemblance extraordinaire des portraits de Wyrsch, rapporte qu'il se targuait d'achever ses tableaux en aussi peu de temps qu'il en fallait aux autres pour ébaucher. Et sa peinture est très fine. Une si grande facilité, qui explique sa fécondité surprenante, n'avait point à redouter, en courant les écoles, de se pétrifier dans un système d'emprunt. Il fut redevable à ses laborieux apprentissages, dont l'exemple est instructif, de l'avantage qui consiste à se bien connaître, et il en tira une originalité sans effort ; car on ne discerne, en parcourant son œuvre, ni tâtonnements ni décadence.
Sa façon intime et naïve de voir la nature est un peu flamande ; il la peint d'une main italienne, avec une palette plus riche que les Bolonais ou les Romains, et il l'ajuste avec le tour d'esprit français. Voila peut-être, avec un lointain souvenir du Caravage, de Ribeira même, trahi dans la vivacité du parti pris entre des ombres ardentes et des lumières très franches, ce qu'il gardait involontairement de ses études. Mais, pour l'expliquer nettement, j'y trouverai plus encore la bonhomie résolue d'un homme qui s'est débarrassé de tout ce qu'il avait appris, pour copier tout bêtement la nature, certain d'en savoir assez pour ne jamais passer pour un âne.
Si dans ses tableaux, fort dissemblables de ses portraits dont la diversité est étrange et la gamme très étendue, il perd un peu de sa personnalité pour briller dans le lieu commun de la science des écoles, s'il rappelle alors nos derniers peintres de l'ancien régime, bien qu'il ne les ait jamais fréquentés à Paris, la cause en est peu cachée. L'école romaine dégénérée, qui recueillit au dix-huitième siècle les cendres des Bolonais, a pu impressionner Wyrsch comme elle a dominé notre académie. Car ce que nous appelons en France le style Louis XV n'est qu'une suprême et fade émanation de Rome agonisante, et, quand David galvanisa des figures antiques pour les armer contre nos derniers peintres d'histoire, il mit à mort avec eux les Romains de Benoît XIV.


X

Nous avons laissé Wyrsch prêt à retourner dans son pays natal. Avant de retracer la triste fin de sa carrière, épuisons les rares souvenirs qu'il a laissés à Besançon, à des témoins qui naguère survivaient encore à une génération disparue. C'était un homme de haute stature ; sa physionomie était revêche, et son humeur à l'avenant. Ses mœurs étaient austères, son caractère indépendant, ses habitudes studieuses ; il parlait de son art en praticien transcendant, mais avec un accent tudesque des plus prononcés. Sa franchise se passait de la courtoisie et ne tenait aucun compte des conseils dont on accable les peintres de portraits. Aux beautés à la mode, qui ne se trouvaient que sur la toile une bouche trop grande il disait : — Si vous voulez, on n'en fera point du tout ?
Et sur ce ton pour tout le reste. On conte qu'il prenait, sur le modèle, la mesure des traits avec un compas de bois ; mais on se plaît à débiter tant de sornettes ! Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une grande dame, la comtesse d'A…, en reçut une abominable réponse. Cette comtesse, qui, dit-on, avait déjà posé devant le trop célèbre Laclos, pour une héroïne du plus venimeux des romans, était devenue, depuis lors, et très laide, et très boursoufflée d'embonpoint. Comme elle attribuait à une coiffure messéante le peu d'agrément de son masque, Wyrsch, assimilant ce gros visage à la face opposée, dit crûment à la comtesse, avec son accent allemand, que la seule coiffure assortie à ses traits, ce serait une culotte ; il eut bien soin d'expliquer pourquoi.
Mais les dames de haute lignée se rient volontiers des pantalonnades des petites gens : le beau monde n'en fut pas moins empressé à se faire immortaliser par Wyrsch, qui eût fait fortune à Paris ; car ce fut assurément l'un des plus fidèles, et le plus original des peintres de portraits qui aient vécu pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle.