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Nicolas Tournier

Montbéliard, 1590 - Toulouse, 1639


Tournier (Nicolas), peintre. Montbéliard (Doubs), xvie-xviie siècles. Probablement fils d'André1 : marié à Montbéliard avant 1579 ; demeurait à Carcassonne (Aude) en 1624 et y passait marché d'un tableau pour l'église Saint-Just de Narbonne (Aude).

In : Dictionnaire des Artistes et Ouvriers d'Art de la Franche-Comté
Abbé Paul Brune, 1912


Notes


1) — Tournier (André), peintre. Montbéliard (Doubs), xvie-xviie siècles. Proscrit de Besançon et réfugié à Montbéliard avec son fils, 1572 ; reçu dans la corporation des marchands de cette ville, 1573; condamné à l'amende de cent sous ou deux mois de prison, par le conseil de ville, pour avoir peint une croix à Lure, 1603. (Sce : Ibid.)




Nicolas Tournier, peintre montbéliardais en Languedoc

par Jean-Louis H. Bonnet
in : Nicolas Tournier, 1590-1639, un peintre caravagesque,
Musée des Augustins, musée des beaux-arts de Toulouse, ed. Somogy, 2001.


Parmi les nombreux artistes qui s'installent en Languedoc au xviie siècle, plusieurs viennent des régions orientales étrangères au royaume : de Genève par exemple, les peintres Varin ou le menuisier et architecte Jean Le Notaire. Cependant, l'école montbéliardaise de peinture domine largement cette immigration avec Isaac et Jean Marchant, Jacques Perrier, François sire et Nicolas Tournier.

En l'église française de Montbéliard, Nicolas Tournier est présenté sur les fonts baptismaux le 12 juillet 1590 : « Item Nicolas fils d'André Tournier et de Jeannette Noblot sa femme au s. baptesme par Nicolas Lalouatte et Béatrix Truchot le 12 de juillet [1590] ». Issu d'une famille d'artisans protestants originaires de Besançon, Claude Tournier se réfugie à Montbéliard, sous la protection du duc de Wurtemberg. Ses fils, André et Pierre, y sont reçus maîtres peintres en 1573 et 1582.

Après son apprentissage auprès de son père, Nicolas Tournier part quelques années pour se perfectionner dans son art. A la mort de son père, à la fin de 1617, il quitte le comté pour rejoindre Rome. Grâce aux recherches de Jacques Bousquet, on le trouve mentionné dans les relevés des communions pascales effectuées dans les paroisses de la ville, de 1619 à 1626. On connaît ainsi ses lieux d'habitation, ses relations de voisinage et les ateliers dans lesquels il exerce son art.

Parti de Rome après Pâques 1626, ainsi que l'attestent les listes paroissiales relevées par ce même chercheur, Nicolas Tournier rejoint son bourg natal de Montbéliard pour cinq mois, avant de se diriger vers le Midi, car il vient d'apprendre que plusieurs de ses compatriotes peintres y résident : Isaac Marchant à Toulouse, Jean Marchant et Jacques Perrier à Narbonne, François sire à Lagrasse. On peut suivre l'itinéraire du peintre grâce aux contrats et aux baux de besogne enregistrés par les notaires et les secrétaires des chapitres, car les documents fiscaux de Carcassonne n'existent pas pour cette période. Comme plusieurs artistes portent le nom de Tournier, seuls peuvent assurer de la présence de notre peintre les actes portant sa signature, caractérisée par l'enjambement des lettres N et T en tête du paraphe.

En Languedoc comme dans le reste du royaume, la charnière des xvie et xviie siècles marque la fin des conflits religieux, même si la révolte de Montmorency en constitue une sorte de prolongation jusqu'à l'aube des années 1630. Jusqu'en 1600 environ, quarante ans de guerre civile, politique autant que confessionnelle, ont fait régner dans les campagnes le désordre et l'insécurité.

Après la période régressive due aux guerres de Religion, à ses batailles meurtrières et à ses destructions d'édifices même en milieu rural, le xviie siècle apporte une nouvelle jeunesse avec une sensible croissance démographique, des déplacements plus faciles et des échanges commerciaux développés, un renouveau des croyances. Alors se stabilisent le climat politique et la situation économique, tandis que le facteur religieux domine la vie artistique, favorisant la propagation du baroque, forme d'expression qui permit au monde catholique d'illustrer les préceptes et les dogmes soulignés lors du concile de Trente.

Tout au long du siècle, dans la province de Languedoc, des chemins plus ou moins entretenus permettent les communications d'un lieu extrême à l'autre. Ainsi, pour l'entrée du connétable de Montmorency, les consuls de Narbonne envoient un menuisier à Toulouse pour communiquer à Charles Galery, leur peintre habituel, les projets de décoration. En vain, puisque le maître, déjà fatigué, mourra l'année suivante. On ne verra pas une simple coïncidence dans le fait que les ouvrages sont alors confiés à un peintre habitant alors à Toulouse, Isaac Marchant. En effet, David Varin, d'une famille d'artistes réfugiés à Montbéliard et à Genève, vient d'arriver à Narbonne en compagnie du frère d'Isaac, Jean Marchant, rencontré à Lyon.

Dans le cadre de ces déplacements, les artistes, peintres ou musiciens, mêlaient au gré de leur propre parcours des influences diverses dans la réalisation de leurs œuvres. Souvent étrangers à la province, ils apportaient avec eux, en y travaillant, leur savoir-faire et une esthétique modelée sous d'autres cieux. Venu de Lorraine, Jean Melair, le père de Jean-Jacques, fit le tour de France des Compagnons. Passé par Narbonne, il se fixa finalement à Carcassonne en 1623. Cette multiplicité d'artistes, souvent itinérants, provoque un éparpillement des centres de création.

Jean Marchant, né vers 1580 à Montbéliard, est parti à l'âge de dix-neuf ans « faire son voyage » d'abord en Franche-Comté, puis à Lyon et en Languedoc, rejoignant ainsi son frère Isaac qui se fixe ensuite à Toulouse. Un autre Montbéliardais, Jacques Perrier (1592-1673), habite à Narbonne quelques années et peint en 1618 un tableau de retable pour l'église des Pénitents bleus.

Le dernier de ces peintres de Montbéliard, François sire, se marie à Lagrasse, à une vingtaine de kilomètres de Narbonne. On peut penser qu'il est arrivé dans la province en même temps que Nicolas Tournier, dont il semble proche puisqu'il le prend comme témoin dans une procédure : en 1633, il réclame aux héritiers de François Brousse, maître peintre, le reliquat du paiement effectué par le chapitre de saint-Just.

Des peintres et des sculpteurs originaires de Toulouse, comme Pierre Affre ou Arnaud Fontan, contribuent brillamment au développement artistique de leur ville. Mais certains se déplacent ou se fixent dans les villes de la province : Jacques Bolbène, par exemple, peintre de tableaux consulaires, expertise des travaux à Narbonne en 1601. Comment expliquer la carrière de Georges subreville, qui installe son atelier à Narbonne, avant de se fixer à Montpellier ? La multiplicité des artistes et la diversité géographique des commandes obligent à des déplacements. D'autres artistes n'hésitent pas à abandonner Toulouse pour résider dans des bourgs : Clément Escoubé, maître doreur et peintre, travaille sans discontinuer dans le Limouxin en 1640, notamment à Notre-Dame de Marceille. Charles Galery vient mourir dans sa ville natale après une carrière narbonnaise.

Carcassonne a accueilli le peintre Nicolas Tournier voici peu de temps alors que, quittant Rome, il a fait un passage à Montbéliard. Pourtant c'est à Narbonne qu'il signe son premier contrat connu dans le Languedoc, grâce à la probable recommandation de son compatriote Jean Marchant. À cette époque, les commanditaires choisissent les artistes en tenant compte des avis de leurs proches. Plus tard, des enchères au rabais déclencheront la concurrence. Nicolas Tournier se montre à Narbonne en novembre 1627 et sert de parrain à Marguerite, fille de Jean Marchant, maître peintre de Montbéliard installé à Narbonne depuis 1623. Reconnu pour ses talents, ce dernier a travaillé tant pour les consuls que pour les chanoines de la cathédrale : tableaux de retable pour le chapitre, décorations et tableau consulaire pour l'entrée de Louis XIII, peintures à la détrempe pour la chapelle paroissiale de saint-Just.

Ancienne capitale de la septimanie, métropole religieuse et place de guerre, Narbonne est dirigée par six consuls puissants, respectés et soucieux de préserver la fonction suivant leur rang : nobles ou bourgeois, marchands, notaires et gens de métier. Après l'influence des prélats italiens du xvie siècle sur l'art renaissant, le courant culturel et artistique marque fortement Narbonne : l'art baroque y triomphe, stimulé par la forte demande de l'évêché et des chapitres, des consuls et des confréries, enfin des particuliers. Dans une cité où l'alphabétisation est plutôt limitée, habituée à utiliser la langue populaire occitane, nobles et bourgeois favorisent un climat intellectuel et artistique actif.

Pour le chœur de la cathédrale saint-Just, dans un cadre rond doré en place, Tournier représente une Vierge à l'Enfant assise et entourée de sainte Madeleine et de sainte Catherine ; de plus il doit peindre le ciel et les armoiries, marbrer les bases des piliers. L'ouvrage, commandé avec un délai de six mois, est terminé plus tôt, ce qui prouve que l'artiste n'avait pas d'autre commande en cours. S'étant porté caution, en son nom, François Brousse, maître peintre de Narbonne, reçoit le dernier versement en avril 1628.

Nicolas Tournier réside alors à Carcassonne, qui attire facilement d'autres compagnons ou maîtres comme les sculpteurs Louis Parant, originaire de la Touraine, Jean Jolly, du Bourbonnais, Pierre Noireau, de Bourgogne, les orfèvres Jean Chapuis, de Genève, Jean Cuisinier, de Dijon, et Jean Jaure, de Rouen, le fondeur Claude de Besse, de Meaux.

Certains chercheurs ont essayé de confirmer l'attribution du tableau consulaire de Carcassonne de 1622 à notre artiste. Il s'agit de la réception du roi par les consuls, à l'entrée de la ville. Pourtant de nombreuses circonstances rendent peu crédible cette hypothèse, comme le temps trop important écoulé entre l'entrée du roi (juillet 1622) et la présence de Tournier dans cette ville (1627), le manque de réputation du peintre dans le Midi, le délai limité pour le réaliser avant l'ouvrage commandé par le chapitre de Narbonne. De plus, si les spécialistes s'accordent pour attribuer à Tournier le Concert conservé au musée du Louvre (cat. n°24), on ne peut concevoir qu'en si peu de temps l'artiste ait pu peindre simultanément cette toile et le grand tableau de l'entrée du roi.

Si les peintres locaux ne sont pas choisis pour réaliser des tableaux de ce genre, il existe des artistes de passage. Sur le grand chemin de Toulouse à Montpellier, Carcassonne tient une place certaine, moins enviable que Narbonne, sur le plan des œuvres d'art. Il est impossible de suivre la carrière de ces artistes qui s'engagent pour une œuvre ou deux et quittent la ville ensuite, mais on peut avoir une idée de leurs origines : l'Italie, par exemple, pour Antoine Cazes, peintre romain, et Michel Ange Volterrano. En fait Carcassonne ne constitue pour Tournier qu'une étape avant Toulouse qu'il rejoint dès 1628. Il s'engage auprès des Minimes pour un tableau représentant «ung Crusifix limaige Nostre Dame la Magdalaine st Jean et st Francois de Paulo». Il remplace ainsi Jean Chalette qui n'avait pas tenu les engagements de la commande de février 1627. On notera la présence de son compatriote Isaac Marchant lors de la signature du nouveau contrat. Le tableau devait prendre place au maître-autel de l'église, dans un retable confié à Louis Behory, maître menuisier.

Pascal Julien reconnaît dans Toulouse « un foyer artistique majeur, le plus important du Midi » ; la ville est le siège d'un archevêché, un centre administratif et politique, mais aussi un lieu de création qui soutient l'évolution du catholicisme. En Languedoc, l'influence toulousaine est manifeste, mais elle est loin d'être exclusive. En effet, l'autre partie de la province s'organise autour du centre montpelliérain avec une influence pas toujours très évidente. Montpellier, simple évêché, autre capitale du Languedoc, soumise à l'autorité des consuls, se distingue par sa vocation enseignante, hospitalière. Si ces deux villes conservent jalousement la mémoire des maîtres peintres et sculpteurs, il ne faudrait pas oublier que la réussite artistique est due autant à la protection locale qu'à la qualité des artistes. Cités accueillantes pour les maîtres natifs du lieu, pour ceux qu'elles ont adoptés et ceux qui y séjournent, elles échangent parfois leurs meilleurs représentants suivant les ouvrages. Sur le passage obligé de l'une à l'autre, existent plusieurs gros bourgs dans lesquels les consuls et les chapitres utilisent aussi les talents des artistes : Castelnaudary, Carcassonne, Narbonne, Béziers.

On ignore le lieu d'habitation du peintre à Toulouse, où il semble résider de 1628 à 1630, époque pendant laquelle les épidémies successives de peste dans le Bas-Languedoc empêchent les déplacements. Ensuite, il se rend à Narbonne, peut-être de nouveau appelé par Jean Marchant dont les édiles et les chapitres apprécient grandement les capacités. Pour le couvent des doctrinaires, Tournier peint Tobie et l'ange (cat. n°33).

Jean-Louis Vayssettes vient de découvrir un document dans les minutes des notaires biterrois : Tournier s'engage envers le corps des marchands de Béziers pour peindre un grand tableau de retable qui doit être posé dans leur chapelle saint-Barthélemy érigée dans l'église saint-Félix. L'acte notarié, passé le 29 avril 1632, comporte toutefois quelques détails curieux : le tableau représentait une Pentecôte, sujet original pour un protestant d'origine. Tournier est mentionné « habitant de Montpellier et à présent résidant à Béziers ». Or on ne trouve aucune trace du peintre dans les comptes des dépenses consulaires de Montpellier. Faut-il imaginer qu'il suit Bernard de Reich, alors trésorier de la Bourse de Languedoc ? D'autre part, la signature au bas de l'acte ne correspond pas à celle de l'artiste.

À Narbonne, il pourrait loger chez Jacques Verzeille, un bourgeois et marchand de la ville qui le soutient dans une procédure. Les consuls, par un contrat notarié, lui commandent le tableau consulaire de 1632-1633 : il devra représenter l'image du roi en son lit de justice, entouré des quatre édiles en robe consulaire. Selon les habitudes, il peindra aussi les quatre administrateurs, leur greffier et leur comptable, à mi-corps, sur petites toiles séparées.

Peut-être le peintre reste-t-il encore quelque temps dans l'ancienne capitale des Gaules, riche centre artistique ? En effet, en 1632, le contrat précédent le signale « maître peintre de Toulouse », mais il se trouve alors à Narbonne. De même, la quittance de 1634 le mentionne « maître peintre de Narbonne ». Au milieu de l'année 1636, il effectue quelques travaux de décoration sur les torches destinées aux processions et aux cérémonies consulaires. Il s'agit d'un ouvrage tout à fait modeste, pour une somme de 14 livres. Un bourgeois de la ville lui commande une toile du Christ en croix, avec Notre Dame, saint Jean et saint Antoine, pour la chapelle des Pénitents blancs ; sa mort brutale oblige la veuve à donner le tableau à la confrérie.

Après quatre années passées à Narbonne, Tournier rejoint Toulouse et habite en 1638 dans un appartement situé rue des Pairolières, aujourd'hui rue Gambetta. Le propriétaire, Pierre Affre, originaire de Béziers, ancien compagnon chez Arthur Legoust, est vite devenu le premier sculpteur de la ville. Pendant ce séjour, il peint plusieurs toiles pour les religieux de saint-Roch et pour l'église des Pénitents noirs ; ce dernier ouvrage resta inachevé.

Le 30 décembre 1638, dans la grande maison de Pierre Affre, Nicolas Tournier rédige son testament, en présence d'un maître orfèvre et d'un compagnon sculpteur. Il souhaite une inhumation dans le couvent des frères prêcheurs auxquels il verse un droit de sépulture et confie le soin de ses obsèques à Bernard de Reich, sieur de Pennautier, aussi présent. Il donne aux Feuillants 10 livres pour remercier son confesseur et 20 livres à son serviteur.

Le testateur donne à Pierre Affre tous les meubles qu'il possède. À Marguerite, sa filleule et fille de son compatriote Jean Marchant, il lègue une somme appréciable provenant d'une créance. Enfin, il nomme son frère Henry et ses sœurs héritiers universels. Il prie le sieur de Pennautier de bien vouloir veiller à l'application de toutes ces dispositions : ayant ouvert un petit coffre de sûreté, il lui délivre la clef et fait décompter des pistoles, des ducats, des écus et des piastres pour une valeur de 2 616 livres.

Le testament présente de l'intérêt car il renseigne sur les rapports existant entre l'artiste et son protecteur, Bernard de Reich, important personnage du royaume en tant que trésorier de France et des Etats de Languedoc. On aimerait connaître le rôle joué par ce grand seigneur qui partageait sa vie entre son hôtel de Toulouse, la seigneurie de Pennautier et la Cour.

Quelques jours plus tard, dans le courant du mois de janvier 1639, Nicolas Tournier meurt dans cette même maison. L'absence de registre paroissial des décès sur la paroisse de la Daurade ne permet pas de préciser la date exacte de la mort. Cependant force est de constater la jeunesse relative du peintre à son décès : quarante-neuf ans. Au cours de sa brève carrière, il a eu le temps de se montrer influencé par l'art italien mais d'un tempérament original dans ses œuvres religieuses. Les peintures de genre marquent largement la période toulousaine qu'il a dominée pendant onze ans, aux côtés de Jean Chalette. Les musiciens, les buveurs, les joueurs de cartes et les portraits divers décrivent la richesse artistique du Languedoc et nous en apprennent plus sur l'histoire que sur la vie de Nicolas Tournier, bourgeois de Montbéliard, peintre discret, sensible et besogneux.