Jean-Pierre PEQUIGNOT

(1732-1807)


Péquignot est une figure archétypale de l'artiste romantique au destin tragique, tourmenté par son génie. Il naît à Baume-les-Dames le 11 mai 1765 et meurt, dans la plus noire misère, à Naples en 1807.


Vois-tu ces monts lointains dont l'azur peint la cime,
Jeune artiste ? C'est là que des sites nouveaux
T'offrent, tout composés, de sublimes tableaux.
C'est Vietri, c'est La Cave et Salerne et Nocère,
Beaux lieux, amours du ciel, délices de la terre,
Où les vieux chantres grecs, dans les siècles anciens,
Eussent voulu placer leurs Champs-Élysiens…
Mais, pour oser les peindre, il faut être un Virgile,
Un Guaspre, un Péquignot, un Saint-Pierre, un Delille.

Girodet, Le Peintre, Chant III.


Jean-Pierre Péquignot, auquel Girodet portait une amitié si tendre, naquit à Baume-les-Dames, près de Besançon, en 1765. Son père était maréchal. Ce n'est pas la première fois qu'un homme de talent s'est élancé des rangs des classes inférieures pour se placer parmi ceux dont l'histoire conserse le nom: les hommes distribuent les titres, les honneurs ; mais la nature s'est réservé de donner le génie. Dès sa plus tendre jeunesse, Péquignot manifesta un goût très vif pour le dessin et pour la lecture. Frappé de cette disposition d'esprit, son père l'envoya, à l'âge de dix ans, rejoindre à Besançon son frère aîné, le seul qu'il eût, pour y étudier avec lui le dessin. Il passa près de cinq ans dans cette ville ; les deux frères vinrent ensuite à Paris et entrèrent dans une institution dirigée par le chevalier Pawlet. Cette institution, protégée par la reine, était établie sur les mêmes bases que les écoles militaires. Il y restèrent quatre ans. Péquignot le jeune suivit les études, mais il ne se distingua que par ce même amour du dessin et de la lecture qu'il avait montré dès son enfance. Pendant son séjour dans cette maison il connut les neveux de Vernet, et se lia intimement avec eux. Lorsqu'il la quitta ils allèrent ensemble étudier à l'académie ; Vernet lui donnait des conseils et lui prêta quelques-uns de ses ouvrages pour les copier.

Pendant les six mois qu'il passa ainsi, il vécut du produit de son travail: il faisait, pour mettre sur des boites, de petits paysages qui n'étaient pas sans mérite. Il se fit remarquer par deux tableaux du même genre qu'il mit à l'exposition qui avait lieu alors à la place Dauphine. C'était dans la place même, le long des maisons, que les tableaux, garantis seulement par un auvent, étaient accrochés. Cette exposition était pour les jeunes gens, surtout, un moyen de se faire connaître.

Péquignot entra dans l'école de David. Ce grand maître lui témoigna un vif intérêt et le recommanda à une personne riche qui le prit sous sa protection, lui assura une pension de 1200 francs pour aller étudier à Rome, et lui donna l'argent nécessaire pour faire son voyage. Péquignot partit plein d'enthousiasme, mais, à son arrivée dans la ville des Césars, il trouva une lettre de son protecteur qui lui annonça qu'une faillite le mettait dans l'impossibilité de lui payer la pension qu'il lui avait promise. Réduit à nouveau à vivre de son talent, Péquignot fit des tableaux qu'il vendit à un marchand. Il acquit bientôt de la réputation.

Ce fut à Rome que Girodet, parti plusieurs années après lui de France, le connut. Ils avaient eu le même maître; ils aimaient tous deux l'indépendance et leur art ; tous deux avaient du talent ; ils étaient jeunes, enfin : ce fut sous ces auspices que se forma cette amitié dont Girodet avait conservé un si tendre souvenir. Ils étaient, ainsi qu'on peut le voir dans la lettre de Girodet à M. Tortoni, avec deux autres de leurs camarades à l'Académie de France, occupés à peindre les armes de la république pour l'Académie même, lorsque la populace furieuse vint tout briser. Le bruit étant parvenu jusqu'à eux, Péquignot sortit de l'atelier où ils étaient pour en connaître la cause. Il rentra bientôt en disant d'un grand sang-froid : « Ce sont eux. — Qui, eux? demandèrent ses camarades ? — Le peuple, répondit-il ». Sans délibérer sur ce qu'il y avait à faire, Girodet et Péquignot gagnèrent aussitôt l'escalier.

On verra dans la lettre que j'ai citée, et dans celle adressée de Naples à M. Trioson les détails de ce qui leur arriva dans cette circonstance; la nécessité où ils furent de se cacher à Rome pour se soustraire à la fureur du peuple, et la crainte qu'ils eurent d'être assassinés dans une écurie où ils avaient été obligés de passer la nuit, pendant le trajet de Rome à Naples.

Les deux amis restèrent quelque temps ensemble dans cette ville ; Girodet parle souvent de ce séjour avec un accent qui prouve, tout à-la-fois, combien la société de Péquignot avait de charmes pour lui, et les regrets que sa mort lui fit éprouver.

En partant de Naples, Girodet y laissa son ami qui y a passé le reste de sa vie. Avec de l'aversion pour le monde, et une sorte de sauvagerie qui l'éloignait de toute société, et qui lui faisait considérer comme une contrainte tous les usages qu'elle exige, Péquignot devait prendre et prit effectivement, en avançant en âge, des habitudes qui, malgré son grand talent, ne lui auraient pas permis d'y paraître. Il se livrait à l'usage du vin d'une manière immodérée, et il n'avait aucun soin de lui-même. Un des élèves de Girodet, M. Delorme, ayant été pendant son séjour à Naples lui porter des lettres de son maître, Péquignot refusa deux fois de le recevoir ; M. Delorme fut obligé de forcer sa porte, et il le trouva dans un état qui expliquait la répugnance qu'il éprouvait à se laisser voir.

Péquignot parlait très élégamment sa langue et l'italien; il aimait la musique et la cultivait. Il s'absentait souvent pour aller faire des excursions à des distances plus ou moins grandes de Naples, et il en rapportait toujours des dessins. Il fit un voyage en Sicile; à son retour il adressa à Girodet une description que celui-ci disait être admirable. À sa mort son portefeuille était considérable : il a été perdu pour la France et pour son frère. Un colonel napolitain auquel, à la recommandation de Girodet, M. Péquignot l'aîné donna sa procuration, recueillit tous les tableaux et les dessins, et en disposa à son profit, sans qu'il ait été possible de les lui faire rendre.

Jean-Pierre Péquignot, paysage avec Homère
Jean-Pierre Péquignot (1732-1803), Paysage avec Homère, coll. priv.

Péquignot, peu connu du public, avait un talent véritablement original et ne devait rien qu'à lui-même. Quoique l'on s'aperçoive bien qu'il a observé la nature, plutôt à la manière du Poussin et du Guaspre, que comme les coloristes, il n'y a cependant pas d'analogie entre lui et ces maîtres. Ses arbres sont toujours d'une beauté de forme et d'un choix de contours remarquables. Les sites qu'il représente ont une gràce et une originalité qui plaisent à l'imagination. On ne rencontre dans aucun autre peintre le caractère agreste et sauvage de ses montagnes. Souvent il a donné à ses ciels un choix de formes qui n'appartient qu'à lui.

Les tableaux de Péquignot avaient peu d'effet ; on peut reprocher aux arbres de ses premiers plans de manquer de vérité: le feuillé est souvent trop compté; on n'y trouve pas cette espèce de désordre qu'offre la nature; mais, ce défaut, peut-être inévitable lorsque l'on cherche constamment la beauté, n'est plus sensible dans les autres plans. La poésie, l'élévation du dessin, la beauté des lignes et une grande délicatesse d'exécution font le mérite particulier des tableaux de Péquignot. Son talent, qui avait une analogie frappante avec celui de Girodet, ne pouvait manquer de faire impression sur notre grand artiste, si sensible au charme de tout ce qui portait un caractère d'originalité et de beauté ; aussi les premiers ouvrages qu'il vit de Péquignot excitèrent-ils en lui des transports d'admiration, et il ne parlait jamais de son ami qu'avec enthousiasme. Girodet s'entretenant un jour de Péquignot avec un de ses élèves, celui-ci dit que c'était un homme de talent: « Dites un homme de génie, reprit sèchement Girodet.»

Ce fut à lui que Girodet dut le goût si vif qu'il témoigna pour le paysage ; il copia plusieurs de ses tableaux, et ses productions, dans ce genre, rappelaient celles de son ami ; il saisissait avec empressement l'occasion d'en acheter, et il en possédait plusieurs d'une grande beauté. Les artistes qui ont vu en Italie les autres tableaux de Péquignot, disent qu'il en avait fait de plus remarquables encore. Péquignot mourut à Naples, en 1806 ou 1807, dans un état complet de misère ; sa mort causa un vif chagrin à Girodet.

L'amitié de notre grand notre grand peintre n'aura pas été stérile pour Péquignot : c'est à elle, non moins qu'à ses ouvrages, qu'il devra cette célébrité qu'il n'avait pas rechechée et que Girodet lui prédit dans ses vers.

In : Œuvres posthumes de Girodet-Thioson
P.-A. Coupin, 1829

Les goûts précoces de cet artiste pour le dessin décidèrent son père à l'envoyer rejoindre son frère, dès l'âge de dix ans, à l'École des Beaux-Arts de Besançon. Il y fit un séjour de cinq ans, puis il suivit son frère à Paris. Admis à l'institution Pawlet, il y fit la connaissance des neveux de Joseph Vernet, avec lesquels il étudia ensuite à l'Académie sous la direction de cet artiste qui lui confia des copies de ses tableaux. Obligé de pourvoir à son existence, il peignit des miniatures et des gouaches pour les tabletiers. En même temps, il exposa deux tableaux â l'Exposition de la Jeunesse. Entré à l'atelier de David, il inspira un vif intérêt à son maître qui lui trouva un protecteur. Avec promesse d'une pension de 1200 fr. il se rendit aussitôt à Rome où il .reçut la nouvelle de la ruine de son protecteur. Il reprit alors ses besognes pour les marchands et acquit bientôt une certaine réputation. Lié avec Girodet-Trioson et les élèves de l'Académie de France à Rome, il était.occupé, avec ses amis, à peindre, pour cette Académie, les armes de la République française, quand le peuple vint y briser tout, obligeant les artistes à fuir sans linge et sans argent. Péquignot et Girodet se rendirent à Naples, ville qui retint le premier jusqu'à sa mort. Obéissant à une sorte de sauvagerie qui l'éloignait de toute société, Péquignot vécut isolé : il glissa peu à peu dans l'ivrognerie et la misère. Lettré et musicien, l'artiste offrait des analogies frappantes avec Girodet, son ami. Il peignait le paysage à la manière du Poussin ou du Guaspre, il avait le sentiment du caractère agreste et sauvage des montagnes de la Sicile, il a donné souvent à ses ciels un choix de formes qui n'appartient qu'à lui. Au moment de sa mort, Girodet qui collectionnait les oeuvres de son ami et le considérait comme un homme de génie, essaya d'acquérir les tableaux et les dessins laissés par l'artiste mais un colonel napolitain réussit à en disposer à son profit.

In : Dictionnaire des Artistes et Ouvriers d'Art de la Franche-Comté
Abbé Paul Brune, 1912

Bibliographie

– Émilie Beck Saiello [avec la collaboration de Philippe Bordes et de Rosanna Cioffi] ; [introduction par Étienne Breton], Jean-Pierre Péquignot : Baume-les-Dames 1765 - Naples 1807, 2005, Editions Artema.