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Emmanuel Templeux

(1871-1957)


L'histoire de la peinture de paysage en Franche-Comté est marquée par deux personnalités incontournables et antinomiques que sont Gustave Courbet et Auguste Pointelin. Ils furent cependant, l'un comme l'autre, absolument fusionnels avec leur terroir. La peinture d'Emmanuel Templeux ne peut se comprendre sans référence à leurs oeuvres et en fut durablement influencée. Pendant toute sa carrière, Courbet peint sa terre natale et travailla régulièrement dans son atelier d'Ornans. Dans ses paysages, il renouvelle complètement la conception traditionnelle de ce genre. La composition étagée héritée des peintres du XVIle est remplacée par un espace bloqué, sans issue ; à la peinture fine et légère, adepte des glacis des classiques, il préfère l'utilisation du couteau qui maçonne la peinture et lui donne une matérialité évoquant la substance même des roches, des feuillages, de la neige ou de l'eau. Les sites qu'il privilégie sont des lieux sauvages et pittoresques de Franche-Comté : les reculées du Jura, les grottes et sources de la Loue et du Doubs, le Puits-Noir ou la Grotte Sarrazine.
Les évocations du Jura par Auguste Pointelin sont beaucoup moins « typiques » et tentent de réduire le paysage à ses éléments essentiels, la terre, l'eau et l'air. Tout élément anecdotique est banni de ses tableaux, les humains comme les animaux ou les constructions, pour essayer de rendre ce qui fait la quintessence même du paysage. Il réalise une sorte de synthèse des éléments constituants de la nature : les reflets colorés de l'eau, les effets changeants du ciel et de la lumière, la matière charnelle de la terre.
Les représentations des paysages franc-comtois d'Emmanuel Templeux sont beaucoup plus familières, ni grandioses et sauvages comme celles de Courbet, ni épurées et synthétiques comme celles de Pointelin. Sa nature à lui, est quotidienne et habitée ; il peint Arbois et ses petits métiers, les lacs du Jura, les combes enneigées, les plateaux du Jura, les forêts automnales, les vignes et les moissons.
De Courbet, il retient la technique du couteau à palette qu'il utilise à partir des années vingt et qui donne une certaine densité à ses paysages ; de Pointelin qui fut son maître spirituel, une simplicité et un goût pour des paysages non « héroïques ».
Sa palette claire, son goût pour les paysages de lacs et les espaces dégagés ouvrant sur des ciels en mouvement, lui sont propres et marquent ses peintures d'une personnalité intéressante.
Cette exposition s'attache à faire connaître un artiste du Jura dont les musées du département conservent des œuvres (Arbois, Lons-le-Saunier, Dole, Morez) et participe à l'étude des artistes de notre région du XVe au XXe siècles que nous tentons de faire découvrir à nos visiteurs à travers les rétrospectives organisées tant à Dole qu'à Lons-le-Saunier ou Arbois.

Anne Dary, conservatrice départementale des musées du Jura,
in : Emmanuel Templeux, Un peintre des paysages de Jura,
catalogue de l'exposition qui a été consacrée à ce peintre en 2008 au musée
Sarret de Grozon à Arbois et au musée des beaux-arts de Lons-le-Saunier.


• Emmanuel Jean Templeux est né à Arbois le 13 juillet 1871. D'après les documents réunis, nous pouvons dater les débuts de sa carrière artistique en 1911 ; il a alors 40 ans. En effet, avant la Première Guerre mondiale, la presse mentionne rarement la présence d'Emmanuel Templeux aux expositions. Dans Les Gaudes, dépouillées entre 1898 et 1913, nous ne trouvons que deux fois mentionnés les tableaux de l'Arboisien : c'était à la vitrine de l'école des Beaux-Arts de Besançon, un paysage, sans autre précision, en décembre 1911 puis en avril 1912 : Rivière en forêt, à l'automne, « en des tonalités peu coutumières et traitées avec un soin excessif du détail » selon le chroniqueur de la revue. D'après le commandant Grand et son Histoire d'Arbois, la première exposition personnelle de Templeux eut lieu dans une salle de l'hôtel de ville d'Arbois en 1912 : « Ses paysages étaient d'inspiration locale. Son dessin ne sortait guère des règles conventionnelles. Rien ne laissait prévoir le style personnel qui bientôt serait le sien, strictement ». Le carnet de vente de l'artiste, conservé dans la famille et daté de 1911 à 1945, semble confirmer que Templeux s'est fait connaître au public après un long mûrissement.

Le commandant Grand le dit autodidacte et nous ne connaissons pas ses premières années de formation. Templeux s'est toujours présenté comme le disciple d'Auguste Pointelin. Celui-ci était né à Arbois en 1836. Professeur de mathématiques au lycée Louis-le-Grand à Paris, grâce à Louis Pasteur, il mena une carrière artistique féconde. Dès 1866, il présentait régulièrement au Salon des artistes français des paysages comtois à la beauté mélancolique, aux couleurs sobres. Auguste Pointelin se retira à Mont-sous-Vaudrey en 1900, se consacrant désormais à son art. Templeux lui rendit visite à son atelier dont il fit une description précise dans la revue Franche-Comté Monts Jura1. Il échangea avec le maître une correspondance qui lui offrait encouragements et conseils. Pointelin lui écrivait par exemple en 1901 : « Donnez-vous vingt ans s'il le faut pour imposer votre nom à toutes les circonstances contraires conjurées. Vous aurez fait, quoi qu'il advienne, une carrière d'artiste plus belle et plus heureuse que tout autre »2.

Les premières toiles de Templeux révèlent cette filiation : par les sujets choisis (les combes arides des plateaux du Jura) comme par la sobriété des moyens utilisés (couleurs et composition). Dans de nombreux écrits, Templeux chercha à définir la quintessence de l'art de Pointelin3. Il médita les procédés techniques aussi bien que l'émotion, la spiritualité du maître : « Pointelin m'a révélé le Jura des premiers plateaux, si mélancoliques et si poétiques, quand l'heure crépusculaire qu'affectionne le maître abat sa lumière, diffuse sur la nature. J'ai parcouru ses ravines profondes où plane le mystère, j'ai franchi ses ruisseaux aux ondes claires, ses roches affleurant le sol, où alternent les buis roussis par l'automne. Je me suis déchiré aux buissons épineux, j'ai humé le parfum de ses fortes senteurs, il a imprégné tout mon être, il m'a pénétré, enivré, et, c'est au maître que je dois ces fortes sensations, c'est lui qui les éveilla en moi »4.

Sur un plateau jurassien, après la pluie (Salon de Lyon 1933), Basses nuées sur un plateau jurassien (Salon de Paris 1934), Dans le Haut Jura ; Combe dans le Jura vers Crançot, ou encore Dans les Moidons, sont quelques-uns des nombreux paysages de Templeux appartenant à cette veine. Le mouvement du pinceau épousant les courbes du terrain aride et les creux des dolines rythmant les surfaces nues, les tons sourds de la lumière déclinante du jour où ciel et terre se confondent lentement, expriment une mélancolie assez rare dans l'école comtoise du paysage. Mélancolie plus grande pour nous car ces paysages envahis aujourd'hui par la forêt et la friche témoignent du labeur des hommes d'autrefois. Templeux restera fidèle à cette inspiration tout en diversifiant son art dans les années ultérieures.

Pendant la Première Guerre mondiale, Templeux, père de trois enfants, fut auxiliaire de guerre. Il fut chargé temporairement de l'enseignement du dessin par la municipalité, en remplacement de M. Fayola, mobilisé5. Il demanda à passer professeur à titre définitif mais ce titre ne lui fut sans doute pas attribué car il quittait son poste le 30 septembre 19196. Il renouvela l'expérience pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Après la guerre, l'activité artistique reprit lentement. La plupart des Salons n'ouvrirent pas avant 1922. Mais déjà, Emmanuel Templeux exposait quarante de ses œuvres à Arbois en 1919, ce dont la toute nouvelle revue Franche-Comté Monts Jura rendait compte dans son numéro 4, daté d'octobre 1919 : « [...] Oh ! les beaux soirs si bien rendus, les beaux paysages d'automne, aux couleurs si riches, où le vert des prés se complète agréablement aux tons rouilles (sic) des arbres. M. Templeux n'est pas seulement un peintre, c'est aussi un illustrateur ; il nous le montre bien dans une suite de dessins sur les braves vignerons d'Arbois ».

Emmanuel Templeux, Ancienne sablière, Clairvaux,musée Sarret de Grozon, Arbois
Emmanuel Templeux, 1871-1957, Ancienne sablière, Clairvaux, musée Sarret de Grozon, Arbois.

Templeux présenta à nouveau ses toiles à la vitrine de l'Ecole des Beaux-Arts à Besançon. Franche-Comté Monts Jura signale dans son numéro 22 d'avril 1921 l'exposition de paysages alpestres, dont « une vue représentant un horizon crépusculaire sous un ciel d'améthyste et de topaze brûlée, qui a obtenu la majorité des suffrages ». Dans la capitale régionale, l'artiste participe également à l'exposition annuelle organisée par la Société franc-comtoise des amis des beaux-arts.

À Paris, la carrière de Templeux s'affirma avec la présentation de ses oeuvres au Salon des artistes français. En 1924, Hiver dans le Haut-Jura : du Risoux à la Dole fut acquis par l'État. Toujours dans la capitale, Templeux participa à l'exposition artistique annuelle organisée par l'association régionaliste « Le Jura Français » (fondée à Paris en 1913).7 Il organisera aussi quelques expositions personnelles de ses oeuvres à la fin de 1927.

En province, il participa aux Salons d'Héricourt, de Langres et de Nancy où il obtint la médaille d'or. À Lyon, en 1931, il présentait un Paysage jurassien et l'année suivante, Sur un plateau jurassien, après la pluie. En 1933, le 46e Salon de la Société lyonnaise des beaux-arts attribuait à Templeux une Médaille d'argent pour l'ensemble de son envoi qui comprenait Combe dans le Jura, vers Crançot ; Rives du Drugeon après la pluie8 et Vallée haute du Doubs vers les Longevilles9. L'année suivante, Templeux exposait Le Lac de Remoray (étude), Neige - Sur la Seigne aux environs de Morteau et Un soir sur le Jura.

L'œuvre de Templeux s'enrichit de nouveaux thèmes, le paysage de neige, en particulier, et de nouveaux procédés, comme la peinture au couteau. Le peintre, sans quitter les plateaux du Jura dont il reste le chantre, partit explorer les paysages du Haut-Doubs : vastes pâturages encadrés de crêts boisés, sombres forêts d'épicéas, manteau neigeux aux reflets changeants encapuchonnant les villages et les fermes, corniches calcaires et cluses sauvages. Comme Robert Fernier qu'il rejoint au Salon des Annonciades à Pontarlier, Templeux préfère les reflets subtils de l'arrière-automne, de l'hiver et de l'après-hiver, laissant hors de sa palette les couleurs vives de la belle saison, écrasées par une lumière trop intense. Robert Fernier (1895-1977) a créé en 1924 dans la capitale du Haut-Doubs, avec quelques amis artistes, André Roz (1887-1946), Robert Bouroult (1893-1971) et André Charigny (1902-1997), une exposition de peinture qui devint à partir de 1927, le Salon des Annonciades.10 Templeux participa régulièrement à cette manifestation annuelle dont la réputation s'affirmait d'année en année.

Templeux se dépensait sans compter pour la promotion de l'art comtois, organisant des expositions à Dole, Lons-le-Saunier et Arbois, afin de pousser de nouveaux talents ou de faire redécouvrir des artistes comtois méconnus.

À Pontarlier, Robert Fernier a créé ce mouvement, cette émulation d'artistes, que souhaita aussi Templeux, et qui devint rapidement l'expression de l'école comtoise du paysage. Les peintres accoururent de leur coin de montagne pour offrir au public subjugué des paysages sincères, sans artifice de couleur ni de composition, sans pittoresque autre que celui offert naturellement par la petite patrie aimée et respectée. Templeux se joignit au mouvement pontissalien d'autant plus volontiers que ce fut pour lui un ressourcement (le maître Pointelin est mort en 1933), comme il le précise dans sa correspondance : « reportant mon intérêt sur le Haut-Doubs où je trouve des idées nouvelles, des impressions plus fortes... avant de revenir à mes premières amours ».11 Il s'y fit connaître avec des compositions de grandes dimensions, comme Prairie avec ruisseau ; Le Doubs, dans la Combe de Morteau ; Dans la Chaux d'Arlier ou Gave jurassien. En dépouillant les catalogues du Salon des Annonciades jusqu'en 1950, date de sa dernière participation, on constate que Templeux est resté fidèle au Jura des doux plateaux et des lacs, ainsi qu'à Arbois et ses environs, immortalisés dans des compositions pittoresques : Dans le Jura, en Vauxy, les friches (1937) ; Marnière de Prénavin et Le Pont des Capucins à Arbois (1942) ; Soir dans les Moidons (1943) ; Un soir vers Mathenay (1944). Toutefois, une des dernières toiles exposées en 1950, faisait encore l'éloge du Haut-Doubs : Neige - Bords du Doubs, environs de Morteau.

Ces expositions, parisiennes et régionales, étaient abondamment reprises et commentées par la presse locale. Le Pays comtois, fondé à Besançon en 1932 par les éditions Séquania, fit largement écho aux expositions de Templeux et reproduisit nombre de ses paysages. En retour, le peintre y publia de nombreux articles sur l'art et les artistes comtois, sur Arbois et ses coutumes. Il se plut à livrer quantité de vignettes agrémentant les textes de ses confrères : monuments historiques comtois, rues d'Arbois, caves de vignerons, portraits, paysages croqués d'un trait rapide. Sa collaboration à la revue régionaliste dura jusqu'à la guerre.

Dans les années trente, Templeux, membre de la commission de la bibliothèque municipale, conservateur du musée d'Arbois, membre puis président du syndicat d'initiative en 1933, multiplia les initiatives artistiques au profit de sa ville. C'était d'abord la gestion du musée composé de dons d'érudits locaux (livres, objets archéologiques), de collections de peintures et dessins issues de dépôts de l'État, d'acquisitions municipales et de dons comme les toiles de Pointelin. Suite au legs à la ville d'Arbois de l'hôtel Sarret-de-Grozon-Thiout, en 1933, Emmanuel Templeux, déjà conservateur du musée municipal, fut désigné pour recevoir et organiser cette nouvelle maison d'Art selon les voeux d'Albert de Sarret de Grozon (décédé à Paris en 1902) et sa veuve Hortense de Thiout (décédée en 1931). Ceux-ci désiraient que leur hôtel particulier fût conservé dans son atmosphère XIXe siècle et soit destiné à un cours d'arts appliqués en faveur des enfants pauvres de la ville, souhait assorti d'un don de 50 000 Frs.12 Pendant deux ans, Templeux réceptionna meubles et objets précieux légués et les réunit, dans le nouveau musée, aux collections du musée municipal qui y avaient été transférées.

Templeux fut sociétaire de divers Salons : Artistes français, Amicale des peintres et sculpteurs français, Peintres de montagne, Société lyonnaise des beaux-arts. Il siégea aussi au sein de la Commission départementale des sites et monuments du Jura. Président du Syndicat d'initiative d'Arbois, fondateur avec le commandant Grand du comité des fêtes, Emmanuel Templeux réunit sous la même bannière des qualités d'artiste et d'administrateur, totalement dévoué à sa petite patrie. Père et grand-père, il s'éteignit le 11 avril 1957 à son domicile, Hôtel Sarret-de-Grozon-Thiout.

Marie-Paule Renaud, Association Pasteur-Patrimoine arboisien,
in : Emmanuel Templeux, Un peintre des paysages de Jura,
catalogue de l'exposition qui a été consacrée à ce peintre en 2008 au musée
Sarret de Grozon à Arbois et au musée des beaux-arts de Lons-le-Saunier.



1) Emmanuel Templeux, « Chez Pointelin », Franche-Comté Monts-Jura, n° 67, février 1925.

2) Emmanuel Templeux, « Pointelin, peintre de figures », Le Pays comtois, n° 19, 5 juillet 1933, p. 470.

3) Articles dans Le Pays comtois : n° 15, 1933, p. 393 ; n°47, 1934, 5 septembre, p. 592.

4) « Chez Pointelin », op. cit.

5) « Collège Pasteur à Arbois, Distribution des prix sous la présidence de M. Émile Graby, maire, 13 juillet 1917 ».

6) Archives départementales du Jura, 2 Op 928 et Tp 2251.

7) Franche Comté Monts Jura n° 54, 15 janvier 1924. Le Jura Français, en 1920, édita une plaquette en hommage à Auguste Pointelin, qui fut remise officiellement au peintre à Mont-sous-Vaudrey par plusieurs personnalités.

8) Reproduit dans Pays comtois du 5 novembre 1932.

9) Reproduit dans Pays comtois du 20 janvier 1933.

10) Pierre Bichet, Roland Bouhéret, Jean-Jacques Fernier, Raymond Oursel, L'Art d'être Comtois, Fernier, Roz, Charigny. Hommage aux fondateurs du Salon des Annonciades, La Manufacture/Cêtre, 1992.

11) Lettre à Luc Paget, 18 août 1932, archives privées.

12) Archives municipales d'Arbois, R 278, liasse « Donation Sarret de Grozon musée 1930-1940 ».



• Je tiens à remercier chaleureusement Justine Sève, conservatrice du musée Sarret de Grozon à Arbois, qui a gentiment et gracieusement mis à ma disposition les catalogues des peintres francs-comtois exposés au musée Sarret de Grozon et qui m'a également permis de reproduire in extenso les textes qu'ils contiennent.