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Simon Bussy

Dole, 1870 - Londres, 1954



Albert Simon Aimé Bussy est né à Dole le 30 juillet 1870, au numéro 5 de la rue Boyvin, une petite artère commerçante du centre de la ville1. La famille Bussy (nom d'origine gallo-romaine : buxius désigne un lieu planté de buis) est installée depuis longtemps dans la région : on retrouve un Bussy, guetteur au clocher de Dole, abattu avec la cloche par les canons de Condé lors du siège de la ville en 16362. Cependant, le berceau de la famille semble se situer dans le département voisin, la Côte-d'Or, plus exactement à Auxonne, petite ville distante d'une quinzaine de kilomètres de Dole.

Simon Bussy, la rue Boyvin à Dole

C'est là que Pierre Bussy, le trisaïeul du peintre, exerçait le métier de cordonnier, métier qui allait se transmettre de père en fils, pendant quatre générations, à Philibert Bussy (1737-1807), puis à Jean-Antoine Bussy (1798-1885) et enfin aux trois enfants de ce dernier, Jean-Baptiste, Charles et Denis Bussy3. Les trois frères Bussy, sous la houlette de l'aîné Jean-Baptiste, ancien Compagnon du Devoir, avaient développé l'atelier familial et, de simples cordonniers, étaient devenus maîtres bottiers, fabricants de chaussures sur mesure et négociants en machines à coudre, machines qui venaient d'apparaître sur le marché. A. Pidoux de la Maduère, dans son ouvrage Le Vieux Dole4 nous décrit « la gigantesque botte qui, portée sur une console de ferronnerie, se dressait au-dessus de la porte, enseigne d'une famille de Cordonniers estimés au loin à la ronde, les frères Bussy ». On venait en effet de loin se faire chausser par les frères Bussy : l'illustre Garibaldi n'était-il pas l'un de leurs clients5 ?

Denis Bussy, le cadet, et sa femme née Apolline Regard, issue d'une famille de cultivateurs de Boujailles dans les montagnes du Jura près de Pontarlier, eurent six enfants. Simon était le quatrième de la fratrie. Il est donc né dans cette maison de la rue Boyvin, à la fois habitation, commerce et fabrique, où il a passé sa jeunesse, au sein d'une famille appartenant à la bourgeoisie de Dole. Semblant doué pour les beaux-arts – plus tard, son camarade d'atelier Eugène Martel dira : « Bussy se jouait de la peinture... il en avait la technique innée6 » –, l'enfant suit les leçons de M. Charpy à l'école de dessin de Dole, en compagnie de son ami Laforêt. En 1886, il obtient une bourse pour entrer à l'École nationale des arts décoratifs de Paris. À seize ans, il part pour la capitale.

Simon Bussy, enseigne Bussy Dole

Inscrit à l'École des arts décoratifs sous le numéro 50980, le 2 octobre 1886, l'élève Bussy suit les cours de « Dessin Antique et Nature. Composition. Anatomie. Perspective. Architecture. Histoire ». Son dossier mentionne encore qu'il demeure « à Paris, 31, rue de Buci », mais surtout qu'il est inscrit sous le prénom d'« Albert ». En effet le prénom usuel de Bussy est « Albert », que l'on retrouve dans les documents officiels, les catalogues d'exposition et la signature de l'artiste jusqu'en 1897. Ce n'est qu'à partir de 1898 qu'il change de prénom et opte pour « Simon ». Il fait la connaissance de Georges Rouault. Ses résultats lui permettent bientôt de se présenter au concours des places de l'École nationale et spéciale des beaux-arts, où il est reçu soixante et unième, le 16 juillet 1889, dans la section de peinture7. Il entre dans l'atelier d'Elie Delaunay, y rencontre Paul Audra avec lequel il se lie d'amitié. Il fréquente également l'académie Julian où il participe à la constitution du groupe nabi avec Paul Sérusier et Edmond Milcendeau8 ; mais sa collaboration à ce mouvement restera sans suite.

Simon Bussy, Paul Audra, portrait de Simon Bussy, 1892

Ses études aux Beaux-Arts sont d'ailleurs bientôt interrompues par une année de service militaire. Appelé à tirer au sort, comme appartenant à la classe de 1890, il part au cours de l'année 1891 pour la citadelle de Besançon où il est affecté – « Nuits terribles, un froid glacial, mais le matin, bon café, bon lait ! » disait-il. L'obtention d'une médaille sur « figure dessinée », récompense visée par l'article 25 de la loi du 15 juillet 1889 entraînant la dispense partielle du service militaire, lui permettra de revenir à Paris dès 1892 et de reprendre sa place à l'École nationale des beaux-arts. Cependant, Élie Delaunay est décédé le 5 septembre 1891 et son successeur, nommé officiellement professeur chef d'atelier le 1er janvier 1892, est Gustave Moreau. À son retour de l'armée, Bussy est accueilli par son camarade Paul Audra qui était avec lui chez Delaunay. Paul Audra (1869-1947), originaire de Valence, s'est illustré par la suite en devenant administrateur et directeur des études de l'École nationale des arts décoratifs de Nice. De cette année 1892 date un portrait au crayon de son ami Bussy. Le jeune peintre, alors âgé de vingt-deux ans, y est représenté assis, vêtu d'une cape ou d’un manteau ; son attitude est austère, son regard farouche et volontaire. C'est le premier portrait que l'on ait de Bussy. Audra partageait son atelier avec un autre élève de Gustave Moreau, Eugène Martel, qu'il présenta à Bussy9. Ce fut le début d'une grande amitié. De 1892 à 1898, Bussy et Martel occupèrent le même appartement, d'abord au 24, rue Visconti, puis au 41, quai Bourbon sur l'île Saint-Louis. Leur impécuniosité était grande et Martel devait raconter plus tard qu'il partageait, avec son ami, le... même pantalon, à tour de rôle pour les sorties officielles10.

Simon Bussy, Eugène Martel,1895

Il est d'ailleurs remarquable de constater l'esprit de camaraderie qui régnait parmi certains groupes d'élèves de l'atelier de Gustave Moreau, constitués en véritables phalanstères d'artistes. Longtemps après leur sortie des Beaux-Arts, durant pratiquement toute leur vie, les anciens élèves de Moreau ont gardé des liens entre eux, se rencontrant parfois, échangeant une abondante correspondance. Ce fut le cas pour Martel et Bussy qui restèrent en contact bien après que Martel fut retourné, en 1898, dans son village natal du Revest-du-Bion dans les Alpes de Haute Provence. « Nous nous étions séparés, mais nous n'avions pas coupé le contact spirituel qui nous avait réunis pour la vie » a écrit Martel dans ses notes autobiographiques. Ces liens profonds et durables qui unissaient les jeunes artistes n'étaient pas la moindre des particularités de l'atelier de Gustave Moreau qui se caractérisait surtout par l'enseignement et la personnalité du maître. C'est que le message de Moreau était davantage spirituel que technique. Il encourageait ses élèves à développer leur individualité, à trouver leur propre style. Jean Cassou, dans sa préface au catalogue de l'exposition Gustave Moreau et ses élèves au musée Cantini de Marseille en 1962, évoque à ce propos une « maïeutique socratique ». À cette époque, une telle pédagogie était révolutionnaire pour un enseignement officiel, et Roger Marx écrivait : « En pleine École des beaux-arts, un foyer de révolte a été allumé, tous les insurgés contre la routine, tous ceux qui entendent se développer selon le sens de leur individualité se sont groupés sous l'égide de Gustave Moreau11. »

Simon Bussy, atelier de Gustave Moreau vers 1894

De nombreux disciples de Moreau lui ont rendu hommage dans des écrits ultérieurs. Cependant, la meilleure approche de la vie quotidienne à l'atelier nous est sans doute donnée par le peintre belge Henri Evenepoel, admis aux Beaux-Arts le 24 mars 1893, dans ses Lettres à mon père. Il nous décrit par exemple une leçon sur l'importance du sentiment et de la pensée : « Samedi passé, Moreau est venu nous corriger, et [...] il a causé à un de ses anciens élèves qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Mais il avait fini par avoir tout l'atelier autour de lui, tellement était intéressant ce qu'il disait : [...] “Ce n'est pas mal, mais c'est bien superficiel ! Vous avez l'aspect du ton ; mais aucunement la profondeur, l'intimité ! Vous me comprenez, c'est l'aspect extérieur, regardé distraitement, à la surface, mais vous n'avez nullement le grain de cette peau, verdâtre à certains endroits, puis rouge, bleue, et ce beau gris qui vous tient tout cela et qui donne à cela une poésie si intense, qui rend cette chair émotionnante vraiment ! Non, il n'y a aucune profondeur dans votre ton. Notez bien une chose : c'est qu'il faut penser la couleur, en avoir l'imagination. Si vous n'avez pas l'imagination, vous ne ferez jamais de la belle couleur. Il faut copier la nature avec de l'imagination : c'est cela qui fait l'artiste. La couleur doit être pensée, rêvée, imaginée... Oui, positivement, la peinture qui restera, c'est celle qui a été rêvée, pensée, réfléchie, faite de la tête, et non uniquement d'une facilité de main, à mettre des brillants du bout de la brosse...12” » Moreau insistait aussi sur l'importance du travail : « J'ai dans mon atelier des travailleurs : il est même très remarquable sur ce point13. » Enfin, il accordait beaucoup d'importance à l'étude des œuvres des maîtres et il envoyait ses élèves au Louvre, faire des copies de Léonard de Vinci, Holbein, Van Dyck, Rembrandt surtout, ou encore Poussin : « Vous savez [...], cela vous sera toujours utile d’aller vous renseigner aux Poussin. Vous y trouverez cette chose qu’on ne peut posséder jeune comme vous êtes, c'est-à-dire le style sans lequel aucune œuvre d'art n'existe réellement14. »

Bussy, pour sa part, a copié le Portrait d'Érasme de Holbein, la Kermesse de Rubens, Le Bon Samaritain et Bethsabée au bain de Rembrandt, le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci15... Moreau, bienveillant envers ses élèves, poussait l'État à acquérir ces copies. C'est ainsi que le Saint Jean-Baptiste de Bussy d'après Léonard de Vinci fut acheté et déposé à l'église de Saint-Anthème en Auvergne en 189416, où on peut toujours l'admirer.

Quant à Rembrandt, Bussy déclarait : « Les leçons de Gustave Moreau devant Le Bon Samaritain m'ont ouvert les galeries souterraines d'un voyage fait sous sa conduite. La mine Rembrandt est la plus riche ; l'on s'y cache sous des terres pauvres, mais en telle abondance, avec un tel éclat, que la surface est celle de ces foyers où l'on sème la cendre afin de conserver aux tisons leur ardeur […] Quelle surprise fut pour moi la recherche des tons locaux de cette copie ! Il n'y avait pas, sur ma palette, de mélange assez neutre ; ainsi se justifiait le précepte de Gustave Moreau : “Peignez avec des boues17 !”»

Bussy faisait partie des meilleurs élèves de l'atelier. Evenepoel le décrit comme « travailleur18 » ; et lorsque « pour le prix Chenavard, il faut choisir dans chaque atelier de l'École deux élèves pour exécuter en grand une de leurs esquisses19 », c'est, chez Moreau, Bussy et Rouault qui sont désignés. Martel déclare quant à lui : « Il (Bussy) était d'une habileté vertigineuse... J'étais stupéfait de le voir dessiner à la pointe de l'épée, brosser en un rien de temps une grande surface, aller comme un burin dans la profondeur d'une prunelle ou le reflet d'un bijou. Bref, il était déjà le peintre de Paris capable de faire le morceau le plus étourdissant en fait de technique qui étonne, en y comprenant les meilleurs, un Degas par exemple20. » Cette habileté et cette opiniâtreté étaient liées chez Bussy à un esprit de curiosité et d'indépendance qui le poussait à multiplier les expériences, à sortir de l'atelier, tout en lui restant fidèle. C'est ainsi que Bussy a bénéficié également, en dehors de l'École des beaux-arts, des leçons du peintre Albert Maignan21 dont il a réalisé le portrait en 1895, tableau qui fut d'ailleurs exposé au Salon de la société des artistes français en 1896.

Enfin, une grande partie du travail se faisait en compagnie des amis dans l'atelier de l'un ou de l'autre. On a vu que Bussy travaillait avec Eugène Martel. Mais il peignait aussi avec Matisse et Evenepoel qui ont représenté tous deux leur camarade dans leurs ateliers respectifs.

Henri Matisse, Simon Bussy dessinant dans l'ateleir de Matisse

Matisse fréquentait l'atelier de Gustave Moreau depuis 1893 comme élève libre (il fut officiellement admis à l'École des beaux-arts en 1895) ; une toile peinte vers 1897 dans son atelier du 19, quai Saint-Michel montre Bussy dessinant dans l'atelier de Matisse22. Le portrait, ou plus exactement les portraits, car il en existe deux versions, de Bussy par Evenepoel, sont plus tardifs puisque datés de 189923, mais les deux jeunes peintres étaient déjà amis depuis plusieurs années. Ils auraient même dû exposer ensemble en 1897, comme l'écrivait Evenepoel dans une lettre à son père en date du 19 janvier : « Après demain, jeudi à 4 heures, il y a réunion, chez moi, de Bussy, Martel, Matisse, moi et un certain M. Fromentin, au sujet d'une affaire à conclure : c'est assez long à l'expliquer par écrit, surtout qu'il n'est pas sûr que cette affaire aboutisse ! Si cela prenait une tournure sérieuse, je t'écrirais immédiatement les détails : ce serait 5 000 francs pendant deux ans moyennant tableaux exposés à la galerie Georges Petit, au bout de ces deux années, une exposition où nous aurions toute la grande galerie de Georges Petit et nous ne serions que quatre à exposer : Bussy, Matisse, Martel et moi24. » Mais ce projet n'eut pas de suite. Une autre amitié de cette époque mérite d'être signalée : celle du sculpteur Dominique Bianchi (1864-1913). Cet artiste d'origine italienne avait été reçu en 1889 au concours d'admission de la section de sculpture de l'École nationale des beaux-arts où Bussy l'a probablement rencontré, à moins qu'il n'ait fait sa connaissance chez le « maître » Albert Maignan dont il fut aussi l'élève. Les deux hommes sympathisèrent et Bianchi devint le beau-frère de Bussy en épousant sa sœur cadette, Angèle. Dominique Bianchi a fait une carrière de praticien, exécutant en marbre les projets de plâtre d'autres artistes, réalisant aussi quelques œuvres personnelles récompensées au Salon des artistes français. Les liens amicaux puis familiaux existant entre lui et Bussy n'ont cependant pas eu de retentissement sur leurs œuvres respectives, en dehors d'un portrait de Bianchi et d'un portrait d'Angèle, tous deux de facture très classique, attribués à Bussy25, et d'un autre, plus élaboré, dédicacé à l'ami Bianchi26.

Simon Bussy, Dominique Bianchi, atelier, 1900

L'année 1896 est marquée par le besoin de Bussy de s'évader de cette atmosphère d'atelier, de quitter momentanément ses amis, de chercher aussi d'autres sources d'inspiration. Il décide donc de partir en voyage, seul, « sac au dos, comptant marcher, toujours marcher, s'arrêtant pour travailler, où bon lui semblera27. » Il traverse le Jura, s'arrête à Dole, visite Genève, le Valais suisse, franchit dans la neige le col du Saint-Bernard – « J'ai failli y laisser ma peau ! » écrit-il de Chamonix, à son ami Matisse, le 8 juin –, passe en Allemagne où il découvre Lindau, Nuremberg, Munich, avant d'aller rejoindre son camarade Martel dans les Alpes de Haute Provence. De ce long périple, il rapporte une moisson de paysages au pastel qu'il présente du 18 mars au 3 avril 1897 chez Durand-Ruel à Paris. Des dessins d'Eugène Martel figurent aussi à l'exposition. Et Roger Marx, qui rédige la préface du catalogue, écrit : « Sept mois durant, au hasard du voyage, M. Bussy a poursuivi son enquête, sans que la recherche du style et l'affinement du métier aient diminué en rien la vérité des définitions géographiques ; voici bien les sévères coteaux du Jura, avec les forêts de sapins, aux cimes dentelées, qui les couronnent ; voici, dans l'anfractuosité des monts gigantesques, les vieilles villes de Suisse tapies, comme craintives ; puis ce sont encore, surtout des vues panoramiques de la Haute Provence, une église isolée au fond d'un val, de pauvres villages, à la Dürer, perdus dans l'immensité de la campagne, des hameaux ruinés, abandonnés à cause du sol stérile, toute la révélation d'une contrée grandiose et sauvage. Il ne nous souvient pas que les ressources du pastel aient trouvé une utilisation plus heureuse, mieux appropriée... » Cette exposition fut un succès – « Grand succès, le seul de ma vie ! », dira le peintre plus tard. Degas déclara à Bussy : « Vous dessinez vos paysages comme des êtres humains, j'aime ça. Millet dessinait les humains comme des arbres ! » ; et Rodin lui dit : « Vos paysages ressemblent à ceux de Barye. » Parmi les visiteurs de l'exposition, on notait également la présence de Pissarro et de Renoir28. Année faste pour Bussy ! En 1897, il expose aussi au Salon de la société nationale des beaux-arts, à l'exposition Artistes franc-comtois chez Durand-Ruel et au quatrième salon annuel La Libre Esthétique à Bruxelles. Il avait déjà exposé à Bruxelles en 1895 et 1896 au Musée moderne dans le cadre du Salon Pour l'Art. Il participa à La Libre Esthétique, animée par Octave Maus, en 1897, 1900 et 1913 et exposa également à la galerie Georges Giroux à Bruxelles en 1914. Ces participations à des manifestations artistiques belges se firent, pour les premières d'entre elles, grâce à l'amicale intervention et aux relations de son camarade Evenepoel29.

L'année 1898 contraste fortement avec cette année 1897 d'expositions et de succès. C'est une année marquée par de profonds changements, comme en témoigne le fait que Bussy choisisse désormais de s'appeler « Simon ». La chose n’est pas sans importance : rupture avec le passé, ou désir d'un autre futur, d'un autre destin ? Ni Bussy, ni ses amis n'ont donné d'explication. Le prénom « Albert » est celui que l'on rencontre dans les documents officiels et dans la signature de l'artiste jusqu'en 1897 ; mais c'est aussi le prénom utilisé dans la vie courante, celui qu’emploie Bussy lui-même dans ses lettres à Matisse, ou que l'on retrouve dans la correspondance d'Evenepoel. Il s'agit d'un prénom à la fois officiel et usuel. Le changement est donc total et intervient au cours de l'année, puisque dès 1899 (Bussy ne semble pas avoir exposé en 1898) « Simon » apparaît sur le catalogue de l'exposition de pastels de la galerie Durand-Ruel et dans les documents à caractère privé.

L'année 1898 est également marquée par son entrée à l'académie Carmen que vient de fonder Whistler. Cette école d'art du passage Stanislas, dirigée par un ancien modèle, Carmen Rossi30, est loin de l'avoir autant marqué que l'atelier de Gustave Moreau. Cependant, l'influence de Whistler, que Bussy décrit comme « très distingué, très fin, très autoritaire mais pas aussi stimulant que Gustave Moreau31 » est nette dans les œuvres du peintre réalisées au cours de cette période, tant dans les vues du jardin du Luxembourg exposées en 1899 que dans les nombreux « crépuscules » peints par la suite.

Enfin, toujours en 1898, l'ami Martel quitte Paris et regagne son village du Revest-du-Bion. Bussy se rapproche alors d'un autre camarade de l'atelier de Gustave Moreau, Auguste Bréal. Il déménage pour aller loger chez la belle-mère de ce dernier, Mme Guieysse, au 7, rue de la Santé, à Paris. Emma Guieysse, dont la fille Louisette avait épousé Auguste Bréal en 1894, vivait dans cette maison avec son fils, l'histologiste Albert Guieysse, qui devint lui aussi un ami de Bussy. L'hospitalité de Mme Guieysse était grande et les camarades de son gendre et de son fils étaient particulièrement bien reçus chez elle, avec autant de bienveillance que de générosité. Evenepoel signale ainsi, à plusieurs reprises dans ses lettres, qu'il y est invité : « J'ai dîné, jeudi de la semaine passée, chez Mme Guieysse, belle-sœur de l'ancien ministre du même nom. Son fils Albert avait été pendant quelques jours notre compagnon de voyage à Blidah ! Gens charmants où j'ai dîné avec M. et Mme Aug. Bréal, Henri Bréal, Raoul du Gardier32, Bussy, Martel. Dîner de jeunes, comme tu vois, mais fort charmant grâce aussi au charme que dégage Mme Guieysse mère, qui est certes la personne la plus avenante, intelligente, sensible et simple que l'on puisse rencontrer ! » écrit-il à son père le 15 juin 189833. Plusieurs photographies témoignent de l'atmosphère chaleureuse qui régnait rue de la Santé et de la profonde amitié existant entre Bussy et la famille Guieysse-Bréal. Bussy avait fait au crayon le portrait d'Auguste Bréal en 1894, dessin dédicacé à Mademoiselle Louisette Guieysse/souvenir de Dole/Albert Bussy 1894. Il fit aussi en 1898 un portrait d'Albert Guieysse au pastel, puis, au cours de l'hiver 1903-1904, peignit Albert Guieysse dans son laboratoire34, huile sur toile étonnante par sa composition, où l'histologiste est représenté penché sur son microscope dans la partie droite du tableau, tandis que la partie gauche de la toile reste pratiquement vide. La plupart des membres de la famille servirent de modèles à Bussy, notamment Louisette Guieysse-Bréal et sa fille Hermine, bébé. Il existe également un portrait de Michel Bréal, père d'Auguste Bréal, éminent linguiste et philologue, membre de l'Institut, chez qui Bussy eut l'honneur, un jour de décembre 1898, de dîner en compagnie d'Anatole France35.

Auguste Bréal est sûrement celui qui a influencé le plus la destinée de Bussy. C'était un homme assez remarquable. Il avait effectué le début de sa scolarité à l'École alsacienne en compagnie d'André Gide, puis avait fait des études littéraires. À son entrée à l'École nationale des beaux-arts en 1894, il était licencié en droit, docteur ès lettres et avait étudié les langues orientales d'abord à Paris puis, en 1893, au Christ's College de Cambridge où il avait rencontré Roger Fry et Oswald Sickert36. Peintre de talent, il a aussi beaucoup écrit, publiant entre autres des ouvrages sur Rembrandt et sur Vélasquez37, rédigeant la préface de l'exposition de pastels de Bussy chez Durand-Ruel en 1899. C'est par son intermédiaire que Bussy a pu rencontrer, par la suite, de nombreuses personnalités des Arts et des Lettres, en particulier André Gide en 1918 ; c'est grâce à lui que Romain Rolland qui avait épousé la sœur de Bréal, Clotilde, a préfacé le catalogue de l'exposition Bussy à la galerie Eugène Blot en 1913 ; mais surtout, en cette année 1898, c'est grâce aux relations britanniques de Bréal et de Mme Guieysse que l'avenir anglais de Bussy commence à se dessiner.

En effet, Emma Guieysse avait fait la connaissance en 188738 de Lady Strachey et elles étaient devenues rapidement des amies proches. Jane Maria Strachey, née Grant, d'une vieille famille écossaise de Rothiemurchus, dans les Highlands, était l'épouse de Sir Richard Strachey, général, explorateur, ancien administrateur des Travaux publics aux Indes39. Ils eurent dix enfants, qui se sont presque tous illustrés dans le domaine des Lettres. Le goût de Lady Strachey pour la littérature française, son amitié avec Mme Guieysse, mais surtout avec Marie Souvestre40 qui dirigeait un pensionnat pour jeunes filles, « Les Ruches », à Fontainebleau, firent qu'elle envoya plusieurs de ses filles faire des études en France. C'est ainsi qu'en novembre 1898 se trouvait chez Mme Guieysse Pernel Strachey, alors âgée de vingt-deux ans et étudiante à la Sorbonne. Dans une lettre à son frère Lytton41, elle décrivait ainsi le peintre : « Il est très petit, plutôt comme une grenouille, en apparence, mais ses cheveux et autres arrangements ne sont pas du tout très français... il est évidemment assez génial, il fait notamment des paysages au pastel... 42, cependant que celui-ci faisait son portrait. Lady Strachey acheta quelques œuvres à Simon qui conçut bientôt le projet d'exposer en Angleterre. Comme Auguste Bréal et sa famille séjournaient alors à Limpsfield, dans le Surrey43, il décida de les rejoindre. La date d'arrivée de Bussy à Londres n'est pas connue avec exactitude. Il semble que ce fut au cours de l'automne 1901 que Little Bussy, comme l'appelait Lady Strachey 44, s'installa dans la capitale britannique. Il loua un atelier au 38 West Cromwell Road, non loin de celui du peintre William Rothenstein que lui avait fait connaître Bréal. Rothenstein a beaucoup aidé Bussy à ses débuts en Angleterre, l'introduisant au New English Art Club et auprès des galeries ; ainsi Bussy a-t-il pu exposer en 1901 à la Van Wisselingh's Dutch Gallery, puis, en 1903, à la Carfax Gallery. Les deux hommes s'estimaient mutuellement ; ils avaient la même exigence dans leur art. Dans une lettre datée du 12 avril 190745, Rothenstein écrivait à Bussy, après avoir visité son exposition à Leighton House : « Ce fut pour moi une grande joie de revoir votre œuvre et vos beaux pastels m'ont procuré plus de plaisir et d'émotion qu’aucun autre tableau dernièrement46 » John Singer Sargent aussi faisait partie des artistes qu'il côtoyait à ce moment-là.

Simon Bussy, Dorothy Strachey, 1902, Ashmolean Museum, Oxford

Et puis Bussy, pour subsister, avait pris des élèves féminines dans son atelier, parmi lesquelles Constance Lloyd, Aline Bailey, Ellen Heath, rencontrée à Paris en 1898, et... Dorothy Strachey. Il avait en effet revu les Strachey dès son arrivée à Londres et était devenu un habitué du 69 Lancaster Gate, résidence de cette grande famille victorienne. Il avait même fait, au cours du mois de décembre 190147, un portrait de Sir Richard Strachey, assis dans un fauteuil, en train de lire un des six livres qu'il dévorait chaque semaine, puis, au cours de l'hiver, un portrait de Dorothy Strachey. En juin 1902 se produisit un malencontreux accident : l'explosion d'une lampe à alcool dans son atelier le brûla sérieusement au visage et aux mains, menaçant sa vue. Mais au bout d'une dizaine de jours, il pouvait sortir de l'hôpital. Lady Strachey se proposa pour l'accueillir chez elle, le temps de la convalescence. Ce fut Dorothy qui le soigna. Peu de temps après, elle annonçait ses fiançailles avec Simon en déclarant à sa famille surprise : « J'épouse Bussy48. » La nouvelle fit l'effet d'une bombe à Lancaster Gate. Lady Strachey, malgré son libéralisme et son esprit d'ouverture, ne pouvait s'empêcher de trouver quelque peu shocking certaines manières plébéiennes de Bussy lorsqu'elle le voyait par exemple « nettoyant son assiette avec des morceaux de pain49 » ; mais c'est surtout le manque de fortune qui lui faisait peur. Et elle écrivait à son fils Lytton, le 8 février 1903 :

« Tu seras sans doute plus étonné que content d'apprendre que Dorothy s'est fiancée à S. Bussy50... »

Dorothy annonçait elle aussi par écrit la nouvelle à son frère, mais de façon plus romantique :

« Très cher Lyt,

S'il te plaît, donne-moi ta fraternelle bénédiction. Je vais épouser Simon Bussy. Beaucoup de gens, je le crains, trouveront cela extrêmement insensé, mais en réalité c'est une action de la plus haute sagesse [..] Nous aurons 2 pence par an mais nous serons très heureux et raisonnables et vivrons si possible dans une minuscule maison près de Roquebrune.51 »

Simon Bussy, La Souco

Le mariage eut lieu le 18 avril 1903 à Paddington. Le couple partit ensuite en voyage de noces en France. Ils séjournèrent d'abord chez les parents de Simon à Dole, puis dans la famille Guieysse à Beaulieu. Ce fut au cours d'une promenade dans les environs qu'ils découvrirent leur future demeure, non loin du vieux village de Roquebrune. Ils décidèrent de s'y installer et passèrent devant le notaire le 1er août 1903 pour acheter « la maison et partie du terrain soit sept planches », comme le stipule l'acte de vente52, les planches étant ces terrasses aménagées à flanc de coteau pour la culture de la vigne ou de l'olivier. Quelques années plus tard, le 30 août 1908, ils agrandirent leur propriété en rachetant le « surplus du terrain » voisin53. Les avis divergent quant au financement de l'acquisition de cette propriété dont le prix demandé, 20 000 francs, était au-dessus des moyens du jeune couple. On a ainsi écrit que c'était Sir Richard Strachey qui avait offert la maison comme cadeau de mariage ; d'autres ont prétendu que Mme Guieysse l'avait achetée54. En fait, les Bussy financèrent eux-mêmes l'opération, mais en empruntant l'argent, en particulier à Mme Guieysse, qu'ils remboursèrent sur plusieurs années. Ils emménagèrent au printemps 1904. La Souco, c'est-à- dire « la souche » en provençal, allait devenir un haut lieu de création artistique et voir se succéder entre ses murs quelques-uns des plus grands noms de l'histoire des Lettres et des Arts de la première moitié du xxe siècle. L'un des premiers visiteurs, en avril 1904, fut Lytton Strachey, le frère de Dorothy, qui fut enchanté par l'endroit : « La maison est positivement divine, écrivit-il à sa mère. Il y règne la fine fleur de la beauté – escaliers en marbre, chaises Chippendale, cabinets Louis XIV, toiles impressionnistes et la plus belle vue d'Europe... » Et dans une autre lettre écrite le même jour à Léonard Woolf, il précisait : « La superficie de la maison est de 7 cm2 (sic), une maison de rêve et de toute beauté. Par terre, ce sont des tomettes rouges, en partie couvertes de nattes ; les murs sont blancs, les meubles beaux à souhait... Si seulement on pouvait déraciner l'ensemble et le repiquer à sept cents kilomètres de tous et de tout, sauf des fleurs et des grenouilles, j'y resterais volontiers jusqu'à la fin de mes jours. Tel quel, il y a trop d'Allemands qui virevoltent dans le ciel devant la villa et trop d'Anglais époustouflants qui passent, juste au dessous et au-dessus de la maison, conduisant des cabriolets venant de Menton55. » Simon profita du séjour de son beau-frère à La Souco pour faire son portrait au pastel, représentant l'écrivain à sa table de travail.

Cependant, Bussy ne se limitait pas aux portraits. La Souco, avec sa terrasse et son jardin planté d'orangers, de citronniers et de fleurs plus rares et plus belles les unes que les autres, était un endroit idéal pour servir de cadre à de grandes compositions sur toile, avec personnages et effets d'éclairage. Ces immenses tableaux, le peintre les envoya au Salon d'automne en 1905 (Matinée d'hiver à Menton, Une terrasse à Villefranche), 1906 (Sur une terrasse...), 1907 (Propos crépusculaires) et jusqu'en 1913.

Simon Bussy, La Souco

Il continuait aussi à exposer dans des galeries londoniennes : Carfax Gallery, Leighton House, International Society, Goupil Gallery... ou parisiennes : Durand-Ruel en 1907, Eugène Blot en 1913. Cependant, malgré quelques succès, les critiques ne se montrèrent pas toujours favorables, reprochant surtout à Bussy la connotation littéraire ou symbolique de certaines de ses œuvres. Ce fait, ajouté à l'éloignement géographique de la capitale, et plus tard à l'isolement relatif dû à la guerre de 1914-1918, fut en partie à l'origine du profond changement qui s'amorça dans la production picturale de l'artiste à partir de 1912. Il cessa un temps d'exposer et orienta son travail vers la réalisation de pastels animaliers.

Entre-temps, le 6 mars 1906, était née Jane Simone, dite Janie Bussy. L'existence de Simon et Dorothy s'en trouva transformée et l'enfant devint le modèle préféré de son père. La vie s'écoulait paisiblement à La Souco ; le peintre travaillait dans le calme de son atelier, tandis que Dorothy écrivait : elle publia Eugène Delacroix56 à Londres en 1907, et traduisit en anglais le Vélasquez57 d'Auguste Bréal et l'Antoine Watteau58 de Camille Mauclair. La vente des toiles de Simon et les écrits de Dorothy n'étaient cependant pas suffisants et les Bussy arrondissaient leur budget en prenant des paying guests, c'est-à-dire des hôtes payants. C'est ainsi que l'alpiniste George L. Mallory, dont Simon fit le portrait, et qui devait disparaître dans l'ascension de l'Everest en 1924, vint séjourner à La Souco au cours de l'hiver 1909-1910. La plupart du temps, les pensionnaires étaient des membres de la haute bourgeoisie ou de l'aristocratie britannique. Une autre fois, ce fut Rudyard Kipling qui loua La Souco, au cours des mois de mars et avril 1926, en l'absence de ses occupants habituels59.

En dehors de ces invités de marque, les Bussy recevaient aussi, mais à titre amical, les anciens camarades de Simon, Eugène Martel, Auguste Bréal ; Matisse, qui résidait à Nice, venait parfois passer l'après-midi chez son ancien condisciple de l'atelier de Gustave Moreau.

Les sœurs de Dorothy, Pernel, Pippa et Marjorie, fréquentaient également de façon épisodique La Souco, ainsi que son neveu, Vincent Rendel, ou sa belle-sœur, Ray Costelloe, qui fit de Simon d’amusantes caricatures et le mit en relation avec son beau-père, le grand critique et spécialiste de la peinture italienne Bernard Berenson60. Quant à Lytton Strachey, il avait été ravi de sa visite à Roquebrune en 1904 et il en avait vanté le charme à ses amis de Bloomsbury. Parmi ceux-ci, Simon connaissait bien Roger Fry, peintre lui-même et surtout critique d'art, qui l'avait encouragé dans ses premières expositions londoniennes et avait rédigé la préface du catalogue de l'exposition à Leighton House en 1907. Roger Fry fit un long séjour à La Souco au printemps de 1915 en compagnie de Pippa Strachey. Il y avait aussi Vanessa Bell et Duncan Grant, peintres tous deux, qui venaient régulièrement à Cassis et qui parfois faisaient un saut jusqu’à Roquebrune, comme ce fut le cas en janvier 1922. Mark Gertler vint la même année61, Virginia Woolf enfin, qui d'un style lapidaire décrivait les Bussy – « Lui, détaché, ironique, bien français ; elle, sérieuse, tourmentée, plutôt inefficace62 , –, passa à La Souco en mai 1933, en compagnie de son mari, au cours d'un voyage sur la Côte d'Azur et la Riviera italienne. Mais elle ne s'attarda pas : « Je n'aime pas ces villas posées comme des œufs, telle celle des Bussy, sur des corniches de la falaise, en sorte que l'on ne peut ni monter ni descendre et que l'on doive se contenter de rester assis à contempler sans fin la mer et le toit du casino... » notait-elle dans son Journal63.

À propos du « Bloomsbury Group », il faut noter que les Bussy n'en firent jamais véritablement partie. Mais ils en étaient très proches, aussi bien par leur parenté avec Lytton Strachey ou Duncan Grant que par leurs talents respectifs, artistique pour Simon, littéraire pour Dorothy, les deux à la fois pour leur fille Janie. D'ailleurs le peintre Duncan Grant, cousin de Dorothy, avait été l'élève de Simon : « Ses leçons me restent comme les meilleures que j'aie jamais reçues. Il était le plus juste des maîtres mais en même temps le plus sévère64 », déclarait-il. Simon Bussy a participé en 1918 à l'ouvrage commun, Original Wood Cuts by various Artists des « Omega Workshops », aux côtés des artistes peintres du groupe. Sa gravure sur bois est le Black Cat. Outre le portrait de Lytton Strachey, il a aussi peint Lady Ottoline Morrell qui était le mécène de tous ces artistes. Inversement, il existe un portrait de Simon Bussy par Roger Fry.

Simon Bussy, Black Cat

Un autre groupe intellectuel, français celui-ci et purement littéraire, fréquentait La Souco ; de sorte que les Bussy furent un trait d'union entre ces écrivains et le « Bloomsbury Group » : c'était celui de la Nouvelle Revue Française, la NRF. Les Bussy avaient fait la connaissance d'André Gide en juillet 1918 à Cambridge, alors qu'ils y étaient en vacances. L'écrivain, de son côté, recherchait un professeur pour se perfectionner dans la langue de Shakespeare et était arrivé en Angleterre porteur d'une lettre de recommandation à Lady Strachey de la part d'Auguste Bréal, ancien condisciple de Gide à l'École alsacienne. Ce fut Dorothy qui se chargea des leçons. Il s'ensuivit une amitié profonde, constante et fidèle entre Gide et les Bussy, amitié qui se prolongea jusqu'à sa mort et qui le conduisit très souvent sur le chemin de Roquebrune. Simon fit le portrait de l'écrivain à plusieurs reprises, Dorothy entretint avec lui des relations épistolaires passionnées et devint la traductrice de ses œuvres en anglais. Et Gide usa plus d'une fois de son influence pour aider le peintre à trouver des endroits d'exposition ou pour appuyer auprès de la NRF le projet d'une monographie dans la collection « Peintres nouveaux65 ».

Roger Martin du Gard, André Gide, dorothy Bussy

Par la suite, et grâce à Gide, les Bussy firent la connaissance de Roger Martin du Gard – amitié durable et profonde là encore –, de Paul Valéry et de Jean Schlumberger, autant de personnages illustres qui profitèrent eux aussi des charmes de La Souco.

Simon Bussy, Bestiaire, vicomte Louis d'Illiers

À Roquebrune même, les amitiés n'étaient pas moins nombreuses ; à commencer par celle du voisin d'en face, l'historien, homme politique et académicien Gabriel Hanotaux. Grand amateur d'art, ami de Rodin qu'il invitait à venir le voir, il s'était rapidement intéressé à l'œuvre de Simon. Il lui commanda les illustrations de plusieurs de ses ouvrages, l'Histoire de la nation française, l'Histoire des colonies françaises et surtout l'Histoire de la nation égyptienne, travail qui nécessitait à chaque fois des déplacements importants, quand ce n'était pas une véritable expédition, comme ce fut le cas au Moyen-Orient, de novembre 1928 à avril 1929.

Il y avait aussi Jean Mayen, riche héritier d'un groupe d'assurances, qui fut en quelque sorte un mécène pour Bussy, permettant entre autres l'édition du fabuleux Bestiaire, livre d'une grande beauté, enluminé à la main, réunissant des images de Simon et des proses de Francis de Miomandre66 ; le vicomte d'Illiers, ancien diplomate et historien dont Bussy a fait le portrait ; Anne et Isabelle Marlow, filles du Dr Marlow, médecin belge et poète symboliste...

Mais les personnes qui comptaient le plus étaient les « Vanden » : le peintre Jean Vanden Eeckhoudt, sa femme Jeanne, leur fille Zoum née en 1902 et leur fils Jean-Pierre né en 1919. Jean Vanden Eeckhoudt (mais tout le monde disait Vanden), originaire de Bruxelles, avait découvert la lumière de la Méditerranée à l'occasion d'un séjour qu'il fit à Menton en 1905. Il y rencontra Bussy. Ce fut le début d'une grande amitié. Au début de leurs relations avec les Bussy, les Vanden résidaient une partie de l'année à Menton et l'autre en Belgique. Puis, pendant la guerre de 1914-1918, ils durent se réfugier en Angleterre. Mais ne pouvant s'adapter à cette nouvelle vie, ils décidèrent de revenir en France en 1915. Simon était alors adjoint au maire de Roquebrune ; il avait été libéré des obligations militaires après quelques semaines de service comme territorial puis comme planton à l'American Red Cross Hospital installé à Nice. Il put faire attribuer une maison mise sous séquestre à ses amis, la villa Sainte-Lucie. À partir de ce moment, les liens se resserrèrent entre les deux familles : Dorothy se chargea de l'éducation de Zoum, puis de celle de Jean-Pierre ; les contacts étaient donc quotidiens, le peintre venant presque chaque jour rechercher ses enfants après les leçons, « ce qui donnait l'occasion d'interminables causeries sur l'art, la politique et bien d'autres sujets67 ».

Henri Matisse, portrait de Janie Bussy

Les deux artistes travaillaient indépendamment l'un de l'autre et leurs styles étaient très différents. Mais ils avaient en commun la même exigence dans leur art, la même détermination et accomplissaient leur œuvre sans se soucier des modes ou des courants du moment. Plus tard, Zoum et Janie devinrent peintres elles aussi. De sorte que l'on peut parler à propos de ces quatre personnages du groupe des « peintres de Roquebrune » ; mais on ne saurait évoquer une quelconque « école », tant leurs œuvres sont restées originales et différentes les unes des autres.

Les allées et venues de tous ces visiteurs (il y en eut de nombreux autres), les activités artistiques ou littéraires diverses de chacun faisaient de La Souco un haut lieu de vie intellectuelle et d'échanges culturels. Néanmoins les Bussy ne s’y cantonnaient pas. Ils partageaient leur vie entre Roquebrune et l'Angleterre où ils se rendaient pratiquement chaque année, séjournant quelques semaines en été dans la maison familiale des Strachey à Londres, d'abord au 69 Lancaster Gate, puis à Hampstead de 1907 à 1919, et au 51 Gordon Square ensuite. Et puis ils voyageaient beaucoup. En dehors du voyage à « caractère professionnel », commandité par Hanotaux, qu'ils firent en Égypte en 1928-1929, ils visitèrent le Tyrol, l'Italie, Berlin, la Tunisie, le Maroc, la Provence, l'Espagne, finançant leurs multiples voyages par la location de La Souco pendant leur absence. De chaque déplacement, Simon rapportait des études de paysages ou d'animaux, et son travail de composition et de synthèse pouvait alors commencer dans le secret de son atelier, où il élaborait des décors de rêve pour ses oiseaux exotiques, ses papillons multicolores, ses poissons ou ses reptiles.

Le 20 février 1922, Bussy fut sollicité pour la réalisation d'une œuvre un peu spéciale : la mairie de Roquebrune Cap-Martin lui passa commande d'un monument aux morts68. L'artiste ou plus exactement l'architecte, car c'est sous ce vocable qu'il est désigné dans les actes relatifs à cette construction, a su éviter les poncifs et n'a pas fait un énième Poilu ou un énième coq gaulois sur un socle de pierre. Il a au contraire conçu une espèce de petit temple grec aux colonnes doriques dont le fond est occupé par une mosaïque. Le projet initial représentait une victoire ailée, comme le montrent les plans du monument69. Mais finalement la mosaïque figure une mater dolorosa.

Simon Bussy,monument aux morts, Roquebrune Cap-Martin

Le monument fut inauguré en grande pompe le 11 mars 1923. L'ensemble est sobre et harmonieux, d'une grande originalité, et la pleureuse inspire nostalgie et recueillement. Bussy avait plus d'une corde à son arc : cette construction prouve qu'il était un artiste complet et que peintre et pastelliste avant tout, il savait être à l'occasion architecte et mosaïste.

L'année 1934 fut perturbée, non pas tant par les événements politiques de février (les Bussy furent parmi les premiers signataires du manifeste constitutif du Comité de vigilance des intellectuels français, mouvement antifasciste fondé par Pierre Gérôme, pseudonyme de François Walter70), que par les problèmes de santé de Simon. Le peintre dut être hospitalisé en avril pour subir une opération de la prostate au King's College Hospital de Londres. L'affaiblissement du malade après l'intervention fut tel que Gide, alarmé, prit l'avion spécialement pour venir le voir71. Mais la constitution robuste de Bussy prit rapidement le dessus.

Cependant, l'âge venant, les Bussy commençaient à envisager de quitter la Souco dont le charme était demeuré intact mais qui n'était guère pratique avec ses différents niveaux et son éloignement de tout. Ils déménagèrent le 16 mars 1937 pour aller vivre à Nice, au sixième étage de l'immeuble Le Sémiramis72, 40, rue Verdi. Dorothy était alors âgée de soixante-douze ans, Simon de soixante-sept. Après trente-trois ans passés à Roquebrune, ils découvraient les facilités d'un appartement situé en plein centre ville.

Cette nouvelle résidence bouleversa un peu leurs habitudes. Mais elle leur permit d'avoir des visites plus fréquentes des Martin du Gard et surtout de Matisse. Les visites de ce dernier, jusque-là hebdomadaires, devinrent même quotidiennes au cours de l'hiver 1937-1938 : « Ponctuellement, chaque jour à 4h 30, au moment précis où je versais l'eau dans la théière, la sonnette tintait. En gémissant j'allais à la porte ; le grand homme était là... » a raconté Janie Bussy73. Il restait jusqu'à l'heure du dîner à parler de sa peinture mais surtout, à ce moment-là, de ses problèmes familiaux liés à une situation compliquée et insoluble entre sa femme et sa jeune secrétaire, modèle et collaboratrice, Lydia Delectorskaya. Quand les choses s'arrangèrent, les visites s'espacèrent peu à peu. Mais la correspondance entre les deux peintres continua jusqu'à la mort de Simon.

Les années de guerre sont marquées par les privations et les déplacements plus ou moins forcés des uns et des autres. Devant la menace italienne, les Bussy quittent Nice en septembre 1939 pour Gargilesse, dans l'Indre. Mais ils peuvent revenir rapidement au Sémiramis où ils accueillent Gide pendant sept mois, du 5 octobre 1939 au 7 mai 1940. L'écrivain déclarera plus tard : « Ah ! comme je me plaisais dans la compagnie des Bussy ! Quelle entente parfaite ! Quelle harmonie dans la plaisante diversité ! Ces six mois près d’eux ont passé comme un rêve ; et je n'en suis pas bien réveillé74. » De 1940 à 1942, ils séjournent successivement à Vence, à Cabris, à Figeac aussi, pendant que La Souco est louée à André Malraux. Puis ils reviennent à Nice, où ils resteront jusqu'à la fin de la guerre. En avril 1945, Roger Martin du Gard qui les rencontre de façon hebdomadaire les trouve « tous trois bien maigres, bien nerveux, éperdus devant tant de difficultés matérielles. Il y a longtemps d'ailleurs que leur optimisme, sinon leur cran les a abandonnés. Ils sont à bout, à bout de force, à bout de courage, physiquement et moralement épuisés75. » Mais en mars 1946, après quelques mois en Angleterre, « Simon vient de reparaître à Nice, frais et rose, vêtu de drap anglais, et très gaillard76, écrit-il à Gide.

Pendant ces années difficiles, les Bussy furent soutenus moralement et parfois matériellement par Martin du Gard et Gide. Leur amitié sincère et efficace ne se démentit pas par la suite puisqu'ils furent en grande partie à l'origine de l'exposition des œuvres de Simon à la galerie Charpentier en 1948. Pour emporter l'accord du directeur de la galerie, les deux écrivains déployèrent tous leurs efforts : lettres, démarches, relations... Ils agirent même à l'insu de Simon pour lui faciliter la tâche. La correspondance qu'ils échangent alors à ce propos témoigne des difficultés auxquelles ils se heurtent : « Pas commode, hein, de faire le bonheur des amis ! » déclare Martin du Gard dans sa lettre du 5 avril77. Malgré sa grande qualité, l'exposition n'eut pas le succès escompté.

Il y eut encore d'autres expositions de Simon Bussy, mais en Angleterre, aux Leicester Galleries : en octobre 1949, des Oiseaux, poissons, fleurs et animaux, puis en juin 1953, des Pastels, Landscapes ; 1897-1950, la dernière exposition de Simon. Il devait s'éteindre peu à peu, et décéder à Londres, à Camberwel House, Peckham Road, le 22 mai 1954. Il avait quatre-vingt-quatre ans78.

Janie Bussy, après s'être dévouée à ses parents, est décédée accidentellement en avril 1960, probablement asphyxiée par un appareil de chauffage défectueux alors qu'elle prenait son bain. Dorothy, qui avait connu un grand succès dans ses dernières années avec la publication de son roman Olivia, en 1949, est morte quelques jours après Janie. L'atelier de Simon, les livres de Dorothy, les correspondances, tout a été dispersé au cours de plusieurs ventes aux enchères, chez Sotheby's à Londres. Puis oublié. Mais aujourd'hui, après une longue léthargie, Gide, Hanotaux, Valéry revivent pour nous ; Lytton Strachey a repris son stylo ; un crabe terrestre avance sur le sol ; la Pie bleue de l'Himalaya a retrouvé ses couleurs : le Souïmanga s'est reposé sur sa branche. Il n'y a guère que le Sphinx de Gizeh qui reste imperturbable devant le destin des peintres ! La dernière œuvre connue de Bussy : Le Pluvier du Cap. Sur un fond bleu uni, l'oiseau cadré au plus juste. Ne pas s'attarder sur les pattes, on ne les voit pas, elles sont dans l'eau. Du noir, du blanc, du gris. Quelques courbes. Tout est dit.

Simon Bussy, Tête de Sphinx, Pluvier du Cap



La biographie de Simon Bussy est tirée du catalogue paru à l'occasion de l'exposition :
Simon Bussy (1870-1954)
L'esprit du trait du zoo à la gentry

Musées de Beauvais, Dole, Roubaix

Avec l'aimable autorisation du musée des Beaux-Arts de Dole
et grâce à la collaboration de Samuel Monier