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François Tuefferd

Montbéliard, 1912 - Paris, 1996


Le Montbéliardais François Tuefferd fait partie des photographes humanistes de la première moitié du xxe siècle. Peu connu, bien moins en tout cas que Doisneau ou Ronis, il laisse pourtant une œuvre attachante, notamment ses photographies sur le monde du cirque. Il fut également un temps galeriste, c'est en effet lui qui ouvrit, en 1937, la première galerie parisienne (française ?) dédiée entièrement à la photographie, Le Chasseur d'Images.




Biographie de François Tuefferd

Thomas Michael Gunther, in : François Tuefferd, chasseur d'images, cat. expo. Bibliothèque historique de la ville de Paris, 19 mars - 15 mai 1993.


François Tuefferd, pendant le reportage sur le Normandie, Saint-Nazaire, 1935
François Tuefferd pendant le reportage sur le Normandie, Saint-Nazaire, 1935

Né à Montbéliard le 30 mai 1912, François Tuefferd a été initié à la photographie par son père, le docteur Henry Tuefferd, qui en bon amateur possédait une vingtaine d'appareils. Dans sa jeunesse, François a été fasciné par les histoires d'Afrique du Nord racontées par son grand-père Tuefferd, qui avait servi en Afrique, et par Émile, ancien clairon au troisième régiment de Zouaves, compagnon de chasse et aide dévoué de son grand-père Bourcart. Le jeune homme a découvert l'Afrique en 1929, lorsqu'il a rendu visite à son frère Jean-Pierre, qui accomplissait son service militaire près de Hammamet en Tunisie.

Ce premier voyage en Afrique du Nord a permis à Tuefferd de faire la connaissance du célèbre photographe George Hoyningen-Huene. Ce dernier était déjà un ami de son frère aîné, et il a accueilli François dans son entourage. Pendant son séjour, Hoyningen-Huene l'a chargé de photographier le tournage de la parodie de l'Atlantide qu'il avait mise en scène. Les images ainsi faites ont été rassemblées dans un album-souvenir, intitulé Ci-devant l'Atlantide, premier d'une série de recueils imaginés par le jeune photographe1. En 1930, François, équipé d'un Rolleiflex, arrive à Paris pour faire Maths-élémentaires au lycée Louis-le-Grand. L'année suivante, il demande par devancement d'appel son engagement au quatrième Zouaves à Tunis, où il part en juillet 1931 et retrouve ses amis.

Lorsque Tuefferd revient en France après son service militaire, Hoyningen-Huene l'invite à travailler avec lui chez Condé Nast. Tuefferd entre en 1932 comme stagiaire à Vogue et commence à se former au métier de photographe. En même temps, il découvre le Paris des artistes et des écrivains, grâce à son ami Gerald Kelly. Futur directeur artistique de Harper's Bazaar à Paris, celui-ci fréquentait, entre autres, Nathalie Barney, Jean Cocteau, Man Ray, Ernest Hemingway, Wallis Simpson et George Hoyningen-Huene.

En 1932 et 1933, Vogue et Vu publient plusieurs images de Tuefferd sur des sujets variés : articles et accessoires d'habillement, Joséphine Baker une soirée de générale, la revue du Casino de Paris, L'Affaire de la rue Royale à l'Athénée, un tirailleur tunisien lisant Vu. Rapidement convaincu qu'il n'est pas destiné à devenir photographe de mode, Tuefferd décide de se consacrer au travail de laboratoire. Il est encouragé dans cette voie par Hoyningen-Huene, qui avait remarqué la précision de sa technique à la prise de vue et au tirage.

Grâce encore à Hoyningen-Huene, Tuefferd rencontre Gaston Grenier, qui venait d'ouvrir un magasin-laboratoire photographique au 27, rue du Cherche-Midi. Le jeune photographe lui propose son aide, que Grenier accepte. André Steiner, Ylla, Ilse Bing, Rogi André, André Friedmann (travaillant pour Hug Block avant de devenir Robert Capa à l'époque d'Alliance Photo), Daniel Masclet, René Servant et Man Ray font partie de la clientèle.

Tuefferd, cependant, poursuit son propre travail de photographe. Il fournit des images à un grand nombre de magazines et de revues, tels L'Architecture d'aujourd'hui, Beaux-Arts, Ciné-Amateur, L'Illustration, Marie-France, Métiers de France, Mieux vivre, Mode pratique, L'Officiel de la couture, Par Avion, Photography, Le Point, La Revue de la photographie, SAGA et Votre Maison. Il entreprend des reportages, dont le plus important reste celui commandé par le Journal de la Marine Marchande sur le paquebot Normandie en 1935. La rédaction de la revue prestigieuse Arts et métiers graphiques choisit certaines de ses photographies pour figurer dans les numéros spéciaux de 1936 et 19382. Paris-Soir publie ses portraits de Mrs. Roosevelt, en voyage à Paris en septembre 19373. Il est chargé d'illustrer le manuel de gynécologie de Portes et Mayer, que les éditions Masson prévoient de publier.

En 1935, cinquante images tirées du reportage sur le Normandie sont exposées à la galerie Grenier4 et dans la salle d'exposition de la Revue française de photo et cinéma. Vers la fin de cette même année, Rémy Duval lui demande de participer à l'exposition de la photographie internationale qu'il organise au Pavillon de Marsan5. Du 19 mai au 2 juin 1937, la Galerie d'Art & Industrie, avenue des Champs-Elysées, présente les images de "L. Albin-Guillot, Henri Cartier, Yvonne Chevallier [sic], Nora Dumas, Dumas-Satigny, André Durand, André Durst, Remy Duval, Ergy Landeau [sic], Feher, P. Jahan, Kollar, Lachéroy, Juliette Lasserre, Le Boyer, Thérèse Le Prat, Man Ray, Rogi-André, Steiner, Tuefferd, André Vigneau et Ylla "6. En 1938, deux images de Tuefferd figurent dans "l'exposition Kodak-Pathé de photographie publicitaire et de ses applications”. La même année, Tuefferd expose ses propres photographies à la galerie du Chasseur d'Images du 15 février au 5 mars. Tiranty, propriétaire de la galerie "Le Grand Atelier", montre aussi en 1938, choisies par André Vigneau, des vues aériennes prises par Tuefferd pour Air France transatlantique. Au début de l'année suivante, André Steiner sélectionne des photographies des sports d'hiver faites par Tuefferd pour son exposition "La Neige" au Grand Atelier7. Marcelle Berr de Turique fait figurer huit de ses œuvres dans l'exposition de l'École Française de Photographie qu'elle présente à Copenhague en 19398. Deux ans plus tard, la galerie Braun, rue Louis-le-Grand, organise une exposition de Tuefferd et de Rémy Duval. En 1937, Tuefferd ouvre au 46, rue du Bac une galerie de photographie qu'il appelle le Chasseur d'Images. Il y organise des expositions individuelles (Ilse Bing, Bill Brandt, Max Del, Alain Duchemin, Sandro Guida, H. E. Haack, Paul Kowaliski, Herbert List, Emmanuel Sougez) et collectives (le Rectangle9, le Noir et blanc, le salon annuel du Chasseur d'Images). Il envisage d'exposer les images publiées dans le numéro spécial d'Arts et métiers graphiques, mais le début des hostilités fait échouer le projet.

Dans sa galerie, Tuefferd anime un club de photographie moderne, le Noir et blanc, qui a succédé au Rolleiclub. Avec son assistante Marie-Lise Gerhard, il fait le projet de créer une agence, appelée Chassim, pour "vendre ou placer des photographies à la presse française ou étrangère "10. En complément de ces activités, il continue à tirer les clichés de clients anciens et nouveaux. Il glace, par exemple, les tirages de Wols en 1937-1938.

Avec l'arrivée de la guerre, Tuefferd est obligé de transformer le Chasseur d'Images en galerie de peinture mais il n'abandonne pas son activité de photographe, quoiqu'opérant plus discrètement. Assisté de Gaston Cauvin, Geneviève Degomme et Marcel Turpin, il continue à exercer son métier jusqu'à son départ de Paris en 1943. Pendant cette période difficile, Tuefferd est aidé par plusieurs amis, tel Sandro Guida. Ce dernier dirigeait alors les éditions Prisma, dont le "photo-cours” par correspondance faisait appel à des spécialistes reconnus. René Servant y expliquait les principes fondamentaux de l'optique ; Robert Auvillain, secrétaire de la Société française de photographie, abordait les questions chimiques ; Louis Caillaud, secrétaire général, s'occupait de la rédaction et de la mise-enpage tandis qu'Emmanuel Sougez et Tuefferd traitaient de la pratique photographique.

François Tuefferd, autoportrait, 1944
François Tuefferd, autoportrait, 1944

Au début des années quarante, à la demande de Jean Prinet, Tuefferd fait don de plus de deux cents photographies à la Bibliothèque Nationale : 72 vues du chantier du Normandie à Saint-Nazaire, 69 épreuves de ses meilleures images, et 107 photographies de "cirque, acrobates, clowns, dompteurs et danseurs"11. À la même époque, Tuefferd accueille Henri Cartier-Bresson, évadé d'Allemagne et envoyé au Chasseur d'Images par un ami commun, l'imprimeur Pierre Braun. Cartier-Bresson travaille rue du Bac, couvert par le photographe, jusqu'à la fermeture de la galerie en 1943.

Tuefferd se retire alors dans une petite ferme à Lorrez-le-Bocage, à 75 kilomètres de Paris. Il ne la quitte que pour apporter à bicyclette des provisions à des amis parisiens. Il revient dans la capitale à la fin de l'année 1944. La galerie, à peine ouverte, passe sous la direction de Geneviève Degomme. Tuefferd obtient une nouvelle carte de presse. Le Commissariat au Tourisme l'envoie en Alsace, puis en expédition au Sahara. De retour à Paris au printemps 1945, il repart pour l'Afrique au début de l'année suivante et séjournera en Tunisie jusqu'à la fin de 1949. Il photographie les mœurs et coutumes du pays, apprend à Albert Lamorisse à faire de la photographie et tourne avec lui quelques documentaires, dont Ramadan et Djerba. Avant son retour en France, l'Alliance française de Tunis expose cent cinquante de ses photographies tunisiennes.

De retour en France, Tuefferd cherche du travail. Tiranty, l'agent de Leitz (Leica), lui propose de travailler dans son magasin parisen, rue La Boëtie. Mais cette situation ne lui convient pas et il en fait profiter un de ses amis photographes, Camille Pomeyrol. Au début de 1950, il réussit à convaincre Thermor, le fabricant d'appareils électroménagers, de financer une campagne publicitaire de son invention. Pour promouvoir les appareils Thermor, Tuefferd accompagnera dans sa tournée le Cirque National avec une petite caravane, composée d'une camionnette de démonstration et d'une remorque-camping. Le choix du cirque n'est pas un hasard ; depuis les années trente, Tuefferd en a fait des photographies. Puis, en 1941, grâce à ses amis Maurice Thomas-Moret et Jacques Fort, il rencontre Henry Thétard, qui projette un grand livre sur le cirque. Tuefferd le présente à Sandro Guida et les éditions Prisma acceptent de publier La Merveilleuse histoire du cirque d'Henry Thetard, dont les deux premiers volumes sont illustrés en grande partie par des photographies de Tuefferd.

Après deux ans de voyage constant dans l'hexagone, il part pour les États-Unis, dans le but avoué de photographier un congrès d'amis du cirque. En Amérique, au printemps de l'année 1952, il persuade le constructeur automobile Kaiser-Frazer de lui fournir une voiture afin de prendre des photographies publicitaires sur le trajet menant de Detroit, dans le Michigan, à Gainesville, dans le Texas, où se tenait le congrès. À la fin de 1952, il épouse une Américaine et revient en France pour demander son visa d'immigration. Surviennent alors des problèmes de santé. En 1953, Tuefferd repart pour les États-Unis et s'établit à New York. Après une ébauche de collaboration avec Fortune, Life et Sports Illustrated, suivie d'une brève carrière de portraitiste d'enfants, il décide, pour des raisons de santé, d'abandonner la photographie et de s'orienter vers d'autres professions.

Privé de son moyen d'expression préféré, Tuefferd se lance dans le dessin. Il s'inspire des sujets qu'il a photographiés : cirque, paysages franc-comtois, scènes de rue à Paris et à New York. D'un coup de crayon sûr, il croque sur le vif un grand nombre de portraits. En même temps, il se met à écrire des histoires pour enfants, telles les Aventures prodigieuses de Gédéon, qu'il illustre de ses propres dessins. Même s'il a d'autres occupations, Tuefferd ne renonce pas pour autant à ses premières amours, et garde des liens avec le monde de la photographie. Edward Steichen, par exemple, présente en 1955 sa photographie de la Ronde (1938) dans la grande exposition, The Family of Man, qu'il organise au Musée d'art moderne de New York. En 1960, à un tournant de sa vie personnelle, Tuefferd tente de revenir à la photographie et s'inscrit au Brooks Institute of Photography à Santa Barbara en Californie. Il envisage de travailler à Hollywood mais, n'appartenant à aucun des syndicats en place, il ne réussit pas à se faire engager. Il retourne alors sur la côte est des États-Unis et se reconvertit dans l'industrie électronique, où il met en valeur son sens technique.

Depuis sa retraite en 1987, François Tuefferd a ouvert de nouveau ses archives. Résolu, comme il dit, "à plonger dans un passé où dormaient ces images glanées au cours des ans", il a installé un nouveau laboratoire et s'est remis à tirer ses photographies. Il vit et travaille aux EÉats-Unis, dans l'état de New Hampshire.




Notes


1) — François Tuefferd, Ci-devant l'Atlantide, 1929 ; Voyage autour d'une cuisse cassée, 1936 (suite d'accident de route de son frère), et Montbéliard 1937, petit voyage au pays de ma jeunesse.

2) Arts et métiers graphiques, Photographie 1936, “Vieux moulin à Manacor", pl. 30 (catalogue no 2) et Photographie 1938, "Voiture dans la plaine (Hongrie)" et " Abreuvoir (Hongrie)”, pl. 46,47.

3) — Reportage d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Paris-Soir, 23 septembre 1937.

4) — Voir C.S. [Claude de Santeul], Le Photographe, n° 392, 20 août 1935, p. 250 (plusieurs photographies sont reproduites dans le n° 396, 20 octobre 1935, encart p. 320).

5) — Voir Jean Vétheuil, “L'exposition internationale de la photographie contemporaine", La Revue de la photographie, n° 34, décembre 1935, p. 8.

6) — Liste des photographes mentionnés sur le carton d'invitation. À l'occasion de cette exposition, Louis Chéronnet parle des " reposantes évocations de Tuefferd", Marianne, 2 juin 1937.

7) — Claude de Santeul, qui rendait compte régulièrement dans la Revue française de photo et cinéma des expositions organisées par Tuefferd au Chasseur d'Images, y a également parlé de cette manifestation.

8) — Les photographies suivantes ont été présentées à Copenhague:
1. Notre-Dame (reflet), 1938 (catalogue no 97).
2. Tziganes, 1936.
3. Etrave du “ Normandie", 1935 (catalogue n° 25).
4. Mannequins de cuir, 1937.
5. Portrait de jeune fille, 1938.
6. Jeune femme au grand chapeau, 1937.
7. Accordéoniste, 1935 (catalogue n° 66).
8. Sur la route de Palma, 1935.

9) — Voir George Besson, "le marchand de couleurs", Ce Soir, 4 février 1938; R.M.U. [R. Moutard-Uldry], "La Photographie", Beaux-Arts, 4 février 1938, p. 4; "Le premier Salon du Rectangle", le Photographe, n° 453, 5 mars 1938, p. 71, et "Expo du Rectangle au Chasseur d'Images", Photo-Illustrations, n° 33, juin 1938, p. 6.

10) — But de l'agence défini dans le projet des statuts. Ces documents, communiqués par M.-L. Gerhard, décrivent, outre l'organisation pratique, l'alimentation du fonds photographique, la classification des clichés et des épreuves, le mécanisme de recherche et de vente des clichés ou des épreuves, ainsi qu'un tableau synoptique des séries de classement.

11) — Lettre de remerciement de l'administrateur général de la Bibliothèque Nationale adressée à François Tuefferd le 26 octobre 1942.




La galerie du Chasseur d'images

Marie-Lise Gerhard, Paris, le 23 juin 1939, in : François Tuefferd, chasseur d'images, cat. expo. Bibliothèque historique de la ville de Paris, 19 mars - 15 mai 1993.


Rue du Bac, numéro 46 ; une porte cochère, une belle cour pavée. À la porte d'entrée, le globe entouré de l'anneau de Saturne, enseigne du Chasseur d'Images... et nous voici dans la galerie de photographie que dirige François Tuefferd, dont le nom est maintenant connu du grand public parisien. Quoique franc-comtois, Tuefferd nous reçoit en blouse de vacher suisse et parle avec une expression contenue, presque sévère, qu'anime souvent un sourire amusé.

"C'est mon père qui m'a donné le goût de la photographie. Il possédait plus de vingt appareils, et achetait chaque année les nouveautés qui sortaient sur le marché." Ses premières photographies remontent à 1927. Un simple vest-pocket Kodak : voilà l'instrument qui lui ouvrit le chemin de son art et de son métier.

Pendant ses années de collège, à Montbéliard, il passait ses nuits à faire des agrandissements et des tirages, qu'il vendait ensuite à ses camarades pour gagner quelques sous qui lui permettaient de renouveler sa provision de papier. Puis il partit en Tunisie pour faire son service militaire.

"De retour en France, nous dit-il, je voulais gagner ma vie et mon indépendance. C'était alors la belle période de la photographie (1925-1930). Les photographes commençaient à pouvoir vivre du fruit de leur métier. Je n'avais pas de diplôme mais le goût très profond pour cet art... Ma décision était prise."

Le voici seul à Paris. Il entre au Studio Vogue pour travailler avec Hoyningen-Huene. Il se met au courant du métier, et se rend rapidement compte que ce qu'il doit chercher à apprendre en premier lieu, c'est la technique fondamentale de la photographie : le travail de laboratoire. La prise de vue est une affaire de don personnel (que Tuefferd d'ailleurs possède en lui, infailliblement) ; "car, disait-il déjà, et sans avoir encore d'expérience, pour mériter le nom de photographe, il faut savoir conduire son œuvre de bout en bout." Aussi pendant quatre ans, dans un atelier de photographie commerciale, va-t-il lutter avec papiers et révélateurs et acquérir petit à petit sa connaissance parfaite des réactions physiques et chimiques des éléments de base. Alors, sentant son arme bien en main et voyant le succès de sa première exposition sur le Normandie, il réalise enfin son désir et son besoin d'indépendance : s'établir et ouvrir une galerie pour faire connaître au public français et étranger les beautés de son art.

Ainsi s'ouvrit à Paris la première galerie d'exposition de photographie (1937). Tuefferd inaugure sa galerie par une belle exposition des œuvres d'Emmanuel Sougez, et accueillera successivement celles de plusieurs photographes contemporains bien connus : Kowaliski avec ses photographies en couleur, Bill Brandt et le secret du charme de Londres, etc. Un des plus grands succès de la galerie fut le Premier Salon du Chasseur d'Images en mai 1938, organisé en collaboration avec Rémy Duval.

Pendant que Tuefferd travaillait à faire connaître les œuvres de ses collègues et amis, son nom à lui se frayait un passage au milieu de tant d'autres et s'imposait au public au cours de différentes expositions, dont nous ne mentionnerons que les plus importantes: le Salon International du Pavillon de Marsan (1936) – L'Exposition de l'Art Vivant aux Champs-Elysées. Piqué en quelque sorte par une phrase du critique Chéronnet à propos de cette dernière exposition, il se donne tout entier à son travail, labeur acharné qui aboutit à l'exposition de ses œuvres en février 1938 dont nous gardons tous un souvenir très fort, très beau, inoubliable.

Comme les honneurs terrestres ne sont pas toujours étrangers aux efforts des humains, Tuefferd reçut, lors de l'exposition du Centenaire de la Photographie à la Porte de Versailles, le diplôme du Grand Prix.

Devant l'accomplissement d'une volonté et d'un désir tels, on peut se demander si la photographie mérite qu'on s'y consacre aussi entièrement que le fait François Tuefferd ?

“La vogue de la photographie actuelle est le résultat d'un engouement. Sa plus grande gloire et sa raison d'être, c'est d'avoir donné naissance au cinéma. Pour ma part, je crois à l'avenir certain de la photographie en couleur, du portrait en couleur, qui n'est qu'au début de son développement. Quant à la photographie en noir, on ne peut pas dire ce qu'il adviendra d'elle : le reportage, les prises sur le vif, les sujets documentaires vivront, car ils ont une valeur intrinsèque et un but utilitaire... Pas d'interprétation possible (laissons ceci à la peinture) : la photographie doit rester une copie fidèle de la réalité."

Avec un intérêt marqué et même de l'impatience, nous attendons la suite des pensées que Tuefferd énonce avec fermeté... mais hélas, son travail l'interrompt.

Laissons le Maître à son œuvre magnifique!




François Tuefferd

Wikipedia.


Né le 30 mai 1912 à Montbéliard (Doubs), François Tuefferd fut initié très jeune à la photographie par un père passionné, ce qui n’était pas courant à cette époque.

Il était le fils du Docteur Tuefferd, qui fut un temps maire de Montbéliard, et qui pratiquait la photographie en amateur très averti. François Tuefferd qui étudie en 1920 au lycée Louis-le-Grand à Paris, réalise dès 1925 ses premières photos avec un V.P. Kodak.

Fasciné par les histoires d'Afrique du Nord racontées par son grand-père, il fait son premier voyage en Tunisie en 1929 où il continue à photographier avec un Leica et un "Spido" Gaumont.

En 1931 devançant l'appel, il partit au service militaire en Tunisie au 4e régiment de Zouaves muni d’un équipement photo moderne et élaboré. Il y réalisa des séries de portraits de soldats et des paysages très dépouillés ainsi que des reportages photographiques centrés sur la population tunisienne, jusqu'alors ignorée par les photographes.

Lors d'une permission, il rencontre Hoyningen-Huene qui lui confie son Rolleiflex pour qu'il prenne des photos du tournage d'une parodie de L'Atlantide de G.W. Pabst, Impressionné par la qualité des photos, Hoyningen-Huene lui propose un stage à Vogue-Studio à Paris à l'automne (Condé Nast SA). Il s'y s'initie au travail de studio, de labo, aux natures mortes publicitaires et à la retouche. En mars 1932, il quitte Vogue-Studio et entre chez Gaston Grenier qui était avec "Pearl" un des grands revendeurs d'appareils photographiques des années trente. Il propose à Gaston Grenier d'installer un laboratoire de développement et d'agrandissement spécialisé pour les formats réduits 24×36 et très vite des photographes tels que Rogi André, Ilse Bing, Robert Capa, Ergy Landau, Man Ray seront ses clients.

En Tunisie, il fait la connaissance de la « colonie » d’artistes américains en « hivernage » sur la rive sud de la Méditerranée. Il se lia d’amitié à vie avec certains, notamment avec le sculpteur et peintre Alexander Calder, qui, plus tard, fut mondialement connu pour ses mobiles.

À la suite d'un héritage, en juin 1937, François Tuefferd ouvrit la galerie « Le Chasseur d’images » au 46 rue du Bac, première galerie parisienne dédiée à la photographie. De grands photographes connus et inconnus y exposeront. Le maître de la photographie pure, Emmanuel Sougez, se verra consacrer la première exposition en juin 1937. Le jeune photographe allemand Herbert List (né en 1903) parti d'Allemagne exposera ses tirages punaisés au mur comme il était d'usage dans les galeries photos de l'époque. D'autres suivront dans des expositions personnelles ou de groupe : Pierre Adam, Marcel Arthaud, Ilse Bing, Serge Boiron, Bill Brandt, Max Del, Louis Caillaud, Yvonne Chevalier, André Garban, Sandro Guida, Pierre Jahan, Henri Lacheroy, René-Léon Servant.

La galerie présenta également les planches des albums d'AMG "Photographie" de 1938 à 1939. Elle organisa le 1er salon du "Rectangle", ce regroupement de 13 photographes exclusivement français dont le père fondateur était Sougez et présenta un club moderne de photographie "Le Noir et blanc" successeur du Rolleiclub.

La galerie pouvait présenter jusqu'à 150 photos en 30×40 cm et chacune des photographies était vendue 100 francs et si beaucoup de livres de photographies étaient achetés à cette époque, peu de photos étaient acquises par des amateurs ou des collectionneurs, La durée des expositions n'excédait rarement plus de deux semaines et les soirs de vernissage, la galerie était le point de rencontre des photographes. La guerre et sa mobilisation en septembre 1939 mettra fin à cette entreprise alors que le premier salon du « Chasseur d'images » venait de grouper les œuvres des principaux photographes de renom.

Dans le mouvement de la photographie humaniste, il a photographié le paquebot Normandie en 1936.

En octobre 1940, il rentre à Paris et se consacre au monde du cirque qui représentait alors un milieu particulier assez fermé qui faisait tous les ans relâche à Paris. Durant des années, il documenta la vie, les préparations, répétitions et spectacles, constituant ainsi une documentation unique, malheureusement peu accessible. Il fit également des photos de plateau pour Pathé-Cinéma : Port d'attache, Le Secret de Madame Clapain. Pour les éditions "Prisma", il écrit la partie pratique du cours de photographie par correspondance et des articles pour l'"Agenda Prisma".

François Tuefferd était membre cofondateur du Groupe des XV. En 1945, après des documentaires réalisés pour le commissariat au tourisme, il part à nouveau en Tunisie pour y tourner des films documentaires dont Ramadan, L'Île de Djerba, Kairouan, Chasse au faucon. Frappé d’une interdiction professionnelle pour avoir continué à pratiquer son art pendant la guerre, il partit à New York pour y retrouver ses amis artistes.

En 1949, rentré en France, il suivit la tournée d'un cirque de ville en ville avec une voiture publicitaire, enrichissant ainsi son œuvre sur le cirque.

Il collabora à L'Architecture d'aujourd'hui, Beaux-Arts, Métiers de France

Après avoir délaissé la photographie, il pratiqua l'électronique aux États-Unis. Il recommencera à photographier en 1992. Il a sa fin le 17 décembre 1996. Il laisse dans le deuil sa femme, Helen, et ses deux fils, Max et Nanook.