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Pierre Jouffroy

Voujeaucourt, 1912 - Belvoir, 2000


Pierre Jouffroy, né en 1912 à Voujeaucourt, près de Montbéliard, est une figure importante de l'art en Franche-Comté au xxe siècle. Reconnu pour sa peinture, notamment pour ses natures mortes, mais aussi pour l'infatigable défense et promotion qu'il fit du patrimoine local et, last but not least, pour la rénovation du château de Belvoir, sa dernière résidence, où il s'éteint en l'an 2000.

Christian Jouffroy, son fils, nous a fait la gentillesse de bien vouloir évoquer son père dans le texte qui suit.





Pierre JOUFFROY (1912-2000)


Christian Jouffroy


Pierre Jouffroy est né le 21 septembre 1912 à Voujeaucourt, fils de Charles Jouffroy, menuisier et de Marie Equoy. Il est le 13eme enfant du couple qui en comptera un 14eme et dernier. Sur les 7 garçons et 7 filles, seuls 11 atteindront l’âge adulte. Dans la maison familiale situé à côté de l’atelier et des dépôts de bois, vivaient encore le grand-père François et un neveu. Autour de la grand table de la cuisine s’installaient un ou deux compagnons selon l’époque et une assiette était toujours présente pour celui qui passait. Marie aidée d’une domestique gouvernait ce petit monde. Les grands enfants aidant les plus petits et bientôt les garçons, après leur certificat d’étude, donnaient un coup de main à l’atelier.

Le petit Pierre, bien que suivant la tradition familiale, ne montre pas un goût particulier pour le métier du bois. Son rêve puis sa passion l’oriente vers le dessin, les couleurs et la lumière tamisée de la cave la maison où il se réfugie pour composer ses premiers croquis, puis ses premiers tableaux. Il tire ses premières leçons d’un livre sur La Peinture au musée du Louvre qu’il lit et relit avec assiduité, attiré par les Le Nain, Vélasquez, Rembrandt, Corot, Courbet avec un penchant particulier pour la lumière des Italiens et Français du xviie siècle. Le Salon des Artistes Indépendants de Paris l’admet en 1931. Un an plus tard il présente une trentaine de toiles au Musée Beurnier à Montbéliard. Sa première exposition est un succès. Ses parents sont venus admirer son travail accompagnés du grand-père François qui lui avouera avoir connu Courbet et l’avoir accompagné « sur le motif » en lui portant son matériel  : pour le jeune homme c’est une reconnaissance.

Le métier s’affirme lorsqu’il expose au Salon des Annonciades à Pontarlier en 1933. C’est aussi l’année d’un service militaire qu’il effectue à Paris. Paris où il suit ses premiers (et derniers) cours de peinture, le soir, dans une académie à Montparnasse malgré des difficultés de santé. Mais il en revient confiant dans son talent et ses capacités. Il est reçu et accroché en bonne place au Salon d’Automne à Paris en 1935 avec l’appui de Jules-Emile Zingg, membre du jury, peintre marquant de son époque. Son influence sur le jeune Pierre est sans équivoque dans ses paysages. Les salons parisiens sont une référence et un passage obligé pour les peintres que le tout Paris des arts vient visiter et en particulier les critiques, eux qui font la pluie et le beau temps d’un artiste.

Au mariage de son frère Paul, il fait la connaissance de Thérèse, une alsacienne au caractère bien trempé. Elle représente l’équilibre qu’il lui faut, la femme d’artiste qui saura toujours lui donner force et confiance dans ces grands moments de doute qui animent chaque peintre. Leur union aura lieu le 13 avril 1936, le couple s’installe à Montbéliard et voit naître Anne-Marie, leur premier enfant. Pendant que Thérèse travaille dans le magasin de son oncle, Pierre produit et expose. Mobilisé en 1939, il est envoyé comme interprétateur photo de la base aérienne de Colmar et découvrira ainsi les premières vues de Peenemünde en Allemagne. Rapidement chassés par l’arrivée des troupes nazies, les militaires de Colmar fuient dans le sud de la France jusqu’à Mourenx au sud de Lacq. Démobilisé quelques mois plus tard il regagne Montbéliard.

Admis en 1941 au Salon des Artistes Français avec une médaille d’argent pour l’Atelier du peintre, œuvre qui est à la fois une démonstration de virtuosité et une profession de foi, il expose ensuite Galerie du Bac à Paris. Une toile lui est refusée la même année au Salon d’Automne  : La Forge des frères Geney à Voujeaucourt, c’est le début d’un scandale dont la presse parisienne s’empare, met Jouffroy en exergue et lui apporte la notoriété. Les « pour » et les « contre » s’étripent par journaux interposés, le tableau est finalement accepté. Malgré d’excellentes critiques, le peintre décide de ne plus exposer dans ce Salon. Aux Artistes Français de 1942, il envoie à nouveau une grande toile, Scène  familière, qui montre sa mère préparant un repas avec ses deux petits enfants. Aux Indépendants, il met en avant sa passion pour Courbet en exposant une imposante vue des Moulins d’Ornans. C’est l’époque où avec de Lucien Fontanarosa, prix de Rome en 1936, ils sont considérés comme les deux artistes principaux de ce temps.

1943 est une grand année parisienne  : ses envois sont à nouveau remarqués avec ceux de Montézin, Quizet, Cosson et Fontanarosa. Il participe à la galerie Le chasseur d’image, rue du Bac à Paris, à une exposition de paysages et natures mortes en compagnie du renommé photographe montbéliardais François Tuefferd. En juillet aux côtés de Maurice Denis, d’André Derain et d’autres grands il rend un vibrant hommage à Jean-Baptiste Siméon Chardin à la galerie du même nom, rue de Seine. Enfin il prend part à une exposition des peintres comtois à la galerie Henriette Valot, sous la houlette de Marcel Aymé et termine par une exposition personnelle à la galerie d’Anjou, boulevard Malesherbes.

1944 sera une consécration par l’attribution du premier des Prix de la Critique, récompensant un artiste de moins de 40 ans. À 32 ans il a été choisi à l’unanimité des 10 critiques du jury. L’année suivante il accroche au Salon le Portrait du chanoine Fleury, archiprêtre de Montbéliard, homme de caractère et grand résistant.

Avec la fin de la guerre vient le moment de réaliser le vœu qu’il avait fait à l’ouverture des hostilités : offrir à l’église de Voujeaucourt son témoignage de baptisé. Pour ses cinq frères et quatre beaux-frères revenus indemnes du conflit il remet au curé une grande toile Les pèlerins d’Emmaüs, seul tableau religieux de l’artiste.

L’après-guerre est pour le peintre la période des expositions en province  : Strasbourg, Montbéliard, Belfort, Besançon mais sans délaisser les salons parisiens et les annuelles retrouvailles des Annonciades de Pontarlier.

En 1946 il est élu au jury des Artistes Français et en 1953 il reçoit le prestigieux Prix Chardin. Son talent pour la nature morte est consacré l’année suivante à l’exposition Le pain dans l’art  à la Galerie Charpentier à Paris, à côté de Le Nain, Derain, Picasso, Matisse ou Bonnard. Son art consommé, voire sa virtuosité, des blancs dans ses farines, des paniers de fruits, des miches de pain, le silence apparent de ses compositions convainc toujours la critique, mais l’artiste amoureux de sa Comté natale a d’autres idées. Les suites financières d’un accident de moto lui offrent l’occasion d’acquérir la presque totalité du château de Belvoir, sur les premiers contrefort du Jura à 40 kms de Montbéliard. Avant la grande guerre Jules Zingg y passait des vacances et en avait envisagé l’achat. C’est un tournant dans la vie du peintre, il faut sauver cette grande ruine en conjuguant peinture et restauration. Thérèse sera une nouvelle fois le pilier de cette ambition. La tour de proue du château ayant perdu son toit, il organise une « Tombola du Patrimoine » mettant en lot trois grandes natures mortes. Le succès, immédiat, lui permet de démarrer les premiers gros travaux, tandis que du samedi soir au lundi, Pierre, Thérèse, Anne-Marie, Marie-Christine et Christian maniant la pelle et la brouette nettoient, déblaient, débroussaillent. Dans la foulée le château est inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.

Pour autant que cette passion lui prennent ses week-end, Pierre Jouffroy continue a travailler et a exposer. Thérèse est à la tête d’une boutique de linge de maison à Montbéliard qu’elle sait faire prospérer. Les travaux de Belvoir avancent bien  : la tour est couverte en 1969, l’arsenal deux ans plus tard et le portail en 1963. Le sauvetage a été récompensé par le prix Chefs d’œuvre en périls en 1956 et 1982. Devant l’afflux de curieux, la famille ouvre le château aux visiteurs ce qui augmente la capacité de financement des travaux.

En avril 1968 un violent incendie détruit l’aile orientale, triste coup du sort difficile a supporter. Le cultivateur voisin cède sa partie de château à un tiers qui en revend la presque totalité au peintre. Mais il faut alors restaurer la partie acquise, la vente de la délicieuse petite maison de Provence assurera la construction de la nouvelle charpente et il faudra 10 ans pour y admettre enfin le public.

Il n’est plus question pour le peintre d’expositions lointaines, seule sa galerie de Montbéliard et Belvoir accueilleront les amateurs. Paris s’éloigne d’autant plus que l’Académie des Arts et Belles Lettres lui aura préféré Fontanarosa. Il faudra attendre l’insistance du marchand de tableaux Alfred Daber pour qu’il accepte de présenter à nouveau son travail dans la capitale en 1976.

Pierre Jouffroy peintre est aussi un Pierre Jouffroy amateur d’art. Par l’intermédiaire du critique d’art Vanderpyl il sera introduit dans son cercle parisien : Vlaminck, Derain, Quizet, Chopard, le poète Paul Fort. Sa maison de Montbéliard sera remplie d’œuvres d’autres peintres, anciens et modernes car l’homme est aussi un curieux. Les peintres du xviie comme ceux du xixe ont toujours eu sa préférence de Sébastien Stoskopff à Gustave Courbet, mais ce dernier reste son préféré et son cheval de bataille. Il en sera un grand collectionneur, expert auprès de la cour d’appel de Besançon. Mais il ne délaisse pas pour autant des artistes modestes comme Pouchon, de Mouthier Hauthe-Pierre, le peintre-vigneron ami de Courbet, auteur de superbes natures mortes ou Gaston Chopard, le peintre animalier parisien, un maître de la gravure du bois.

Il est aussi une figure parmi les peintres comtois avec lesquels il va se lier d’amitié  : André Charigny, Pierre Bichet, Roger Roy, André Gaubert. Ils feront ensemble des séjours mémorables à l’hôtel du Jura à Ornans, un savoureux voyage à Venise et tous les ans la retrouvaille des Annonciades à Pontarlier, un grand moment. Son attirance pour la lumière provençale conduira le peintre et sa famille plusieurs années de suite au Paradou, petite commune des Alpilles aux pieds des Baux-de-Provence. Il cherchera d’ailleurs a s’y installer et trouvera son bonheur dans une petite maison du xviiie siècle au « Touret » de Maussane, celle qui permettra la reconstruction du toit de Belvoir après l’incendie de 1968. Cette période provençale fut aussi celle de son amitié avec le peintre Auguste Chabaud au Mas Martin à Graveson.

L'artiste sera aussi un ardent défenseur du patrimoine  : tant pour les fontaines de nos villages, que les monuments en périls ou les halles de Belvoir. Il fut un interlocuteur combatif devant la Commission des Sites du département du Doubs.

Pierre Jouffroy s’est éteint le 11 octobre 2000 au château de Belvoir et repose selon sa volonté au cimetière de Voujeaucourt.

 

Avec l'aimable et précieux concours de Christian Jouffroy.