art, artiste, sculpture, sculpteur, Franche-Comté

Max Claudet

Fécamp, 1840 - Salins-les-Bains, 1893


Max Claudet, né le 18 août 1840 à Fécamp (Seine-Maritime) et mort le 28 mai 1893 à Salins-les-Bains (Jura), est un sculpteur et céramiste français, actif à Salins-les-Bains.





MAX CLAUDET, statuaire salinois

Emmanuel Vingtrinière, Besançon, 1880.

 

Au bout de la longue rue onduleuse qui traverse Salins, resserré entre ses hautes cîmes couronnées de forêts, à l'extrémité sud du faubourg Champtave, quatre routes rayonnent sur Blégny, Levier, Censeau et Champagnole.

Près de là et à gauche de la route de Champagnole, au long de laquelle s'étendent d'énormes sapins amenés de Villeneuve, une simple maison, à demi-cachée dans un bouquet d'arbres, s'élève sur un tertre. C'est la loge Sornay, qu'on n'appelle plus aujourd'hui que la loge Claudet, du nom de l'artiste qui l'habite.

Un sentier vert, bordé de cytises, d'aubépines, de grands peupliers, sous lesquels court un ruisselet, monte à flanc de coteau, à travers prés et vignes. Nulle barrière n'entrave le passage. Le jardin, plein de grands arbres, commence tout à coup ; sous un fouillis de verdure, où des pommiers s'enchevêtrent, les allées glissent entre des tapis de pervenches et de renoncules ; çà et là, dans les pelouses, dans les plates-bandes, aux tournants des massifs, des statuettes de terre cuite se dressent sur des pieux ; à chaque pas, de délicieux petits coins avec des bancs de chêne.

Plus haut, la maison est construite en pierres nues, à un étage, avec quatre ou cinq fenêtres de façade au couchant, du côté de la route. Au-dessus de la porte, un bas-relief représente une scène allégorique : l'Hospitalité. Deux petits bâtiments isolés servent d'atelier et de musée. Et, dans la petite cour, ornée aussi de bronzes et de terres cuites, poules, pigeons, pintades gloussent et picorent, autour de Pataud, magnifique terre-neuve blanc, laineux et doux comme un mouton.

Je venais, adressé à Max Claudet par un artiste de ses amis. Le maître était dans son atelier : j'y grimpai par un petit escalier couvert d'un avant-toit et, devant une tenture soulevée qui sert de complément à la porte, je me trouvai en face d'un homme de haute taille, blond, portant l'impériale, le nez indépendant, ni droit ni retroussé, avec des narines moqueuses et des yeux gris-bleus, limpides et souriants, qui semblent réfléter toute son âme.

Il me fit un charmant accueil. Dès qu'il m'eût offert un siége, Pataud, qui m'avait suivi, vint me lécher les mains ; en même temps, un petit singe, gros comme un écureuil, sautait des épaules du modèle, — une vieille femme assise, — sur ma propre tête et me faisait faire une grimace que je trouvai reproduite, l'instant d'après, dans l'Enfant au singe, Max Claudet me délivra et fourra l'animal dans son gilet, en riant de bon cœur, d'un rire fin qui creusait deux fossettes dans ses joues.

Le petit atelier prend jour au nord, par une large baie d'où la vue s'étend sur les sommets de Belin et de Saint-André, qui, de là, semblent flanquer la ville comme d'énormes citadelles. L'œuvre en train et le modèle faisaient face à la lumière, côte à côte, tous deux de même dimension et de même aspect. C'était frappant : la vieille paysanne, un type superbe, au teint hâlé, avait les tons gris-fer uniformes de la terre modelée ; celle-là paraissait vivante par la vérité de la pose et l'énergie des traits. Alors, le front de l'artiste redevint sérieux.

Il reprit l'ébauchoir et, tout en causant de nos amis communs, il se remit au travail, retouchant un pli du vêtement, accentuant une ride des bras ou du visage, bouchant une fente produite par la dessication. Puis il s'arrêta de nouveau pour me montrer ses œuvres ; sa tâche du jour était achevée; i l fallait laisser sécher encore.

Tandis qu'il me précédait, la vieille femme descendait de son piédestal, après deux heures d'immobilité ; elle s'approcha de son image et, se grattant la tête avec une aiguille à bas, elle murmura d'un air consterné :

— Comme il me fait laide !...

Le musée, protégé contre les envahissements de la basse-cour, par une simple barrière à claire-voie, était imprégné des parfums du dehors. Point de ces froides compositions qui emplissent d'ordinaire les ateliers de jeunes sculpteurs. Dans cette étroite enceinte, tout vivait, tout souriait. C'était le Vendangeur assis, Hoche enfant, Jeanne d'Arc au bûcher, un projet pour le monument de Denfert, des bustes de jeunes Italiennes d'une exquise pureté, celui de Mme Max Claudet, plein de grâce et de distinction, celui du statuaire Perraud, par son élève, et celui de Claudet par son maître, puis des types comtois d'une rare originalité, flâneurs de petite ville, sacristain et bedeau campagnards, charges de juges et d'avocats ; des plats de terre cuite en relief, peints et vernis, imitant la faïence et bravant les ardeurs du feu grâce à un procédé inventé par Claudet, avec des sujets domestiques ou des vues du pays. Dans un coin, une relique : une Vierge en bois faite par Perraud, chez le père Auvernois, son premier maître… Et, au-dessus de ces merveilles, mollement baignées dans le demi-jour venant de la verdure extérieure et dans les reflets roses des terres cuites, on voyait, accrochés aux murs, des toiles d'amis, des paysages de la Franche-Comté avec leurs roches grises et leurs ruisseaux abrités de grands arbres, quelques médaillons, quelques portraits d'intimes et d'hommes célèbres, entre autres celui de M. Marcou, le savant géologue salinois.

Nous nous assîmes là et nous causâmes longuement d'art, de Joseph Perraud, de Courbet, de Max Buchon, parmi lesquels Claudet a vécu et dont il a reçu en quelque sorte l'éducation artistique, enfin, de lui-même, ce qu'il fit avec une modestie charmante. Sa parole, un peu traînante avec un léger grassaiement, était simple, bon enfant, pleine de charme et d'abandon.

Il appartient à une bonne famille bourgeoise de Salins. Son grand-père, député au Corps législatif pour l'arrondissement de Poligny, mourut, en 1812, conseiller à la cour de Besançon. Quant à son père — dit Max Buchon, — inspecteur des douanes, se trouvant veuf en 1842 avec un bambin de deux ans, d'une constitution très chétive, il prit aussitôt sa retraite pour revenir à Salins se consacrer tout entier à l'éducation de son fils, dans sa résidence héréditaire. C'est là que Max Claudet a grandi comme un jeune sauvageon, sans autres leçons scolaires que celles de son père et sans autre initiation professionnelle qu'un an de leçon du sculpteur Darbois, à Dijon, et deux mois passés dans l'atelier de Jouffroy, à Paris. Dès lors, c'est-à-dire depuis l'âge de dix-neuf ans, il travailla sur son propre fonds et à ses risques et périls. Des livres, des crayons, une forte nourriture et la clef des champs suffirent pour faire de lui un plantureux gaillard, réfractaire à tout enseignement traditionnel, mais bon observateur et s'assimilant aisément la substance que le hasard et les voyages lui fournissaient pêle-mêle. En 1864, Max Claudet eut un premier buste reçu à l'Exposition de Paris ; un second, en 1865 et, en 1866, une statue en plâtre, le Pêcheur d'écrevisses1.

Son Vendangeur, la bouille sur le dos, qui fut érigé à Salins, en 1864, sur la fontaine de la place des Joux, est un essai de sculpture populaire dont il ne faudrait pas exagérer l'importance artistique. Le public voulut, en souscrivant pour cette œuvre, encourager un jeune compatriote de vingt-trois ans. Une fois en place, dit Buchon, le Vendangeur devint, par l'effet des circonstances, une sorte de protestation du travail honnête et modeste contre les honteuses débâcles financières qui désolèrent coup sur coup Salins et lui furent moralement plus funestes que l'incendie de 18252

En 1866, Joseph Perraud, qui venait de remplacer Nanteuil à l'Institut, appela Max Claudet auprès de lui. Le jeune sculpteur travailla quelque temps dans l'atelier du maître, qui lui donnait ses conseils en véritable ami. Dieu sait si les deux compatriotes causaient du pays, s'ils se racontaient les histoires du crû, s'ils rappelaient les souvenirs du passé !... « Rien n'est plus doux, disait Perraud, que d'entendre l'écho des bois et des montagnes où l'on a été bercé. »

Ce fut alors que le goût de Claudet se forma : le contact d'un artiste de la valeur de Perraud et la fréquentation de la petite colonie franc-comtoise, à la tête de laquelle se trouvaient le peintre d'Ornans et le poète Max Buchon, qui tous deux sentaient merveilleusement la nature, laissèrent chez le jeune homme des germes qui devaient bientôt se développer.

Mais, les séductions de la grande ville ne le captivèrent pas ; il ne ressentit, de loin, qu’un plus vif amour du sol natal et, comme tant d'autres Jurassiens qui ont pour leurs montagnes une sorte d'idolâtrie, il revint se fixer à Salins, qu'il n'a plus quitté que pour de rares voyages à Paris et en Italie. D'ailleurs, Max Claudet n'avait-il pas son père qui vieillissait là-bas, loin de lui, et que sa tendresse filiale devait entourer ? Puis, sa position de fortune ne devait-elle pas lui ôter le souci de gagner sa vie ? Et même, son art pouvait-il souffrir de cette détermination ? Pour lui, qui cherchait surtout à rendre par le ciseau l'originalité de sa province, n'allait-il pas retrouver sous ses yeux les modèles qu'il lui fallait, mieux vus et mieux compris, grâce aux enseignements reçus ?

Non, l'art n'y a rien perdu. De loin, Perraud continuait à exercer son influence sur son élève préféré, en échangeant avec lui une correspondance suivie et tout amicale. Il cherchait à le mettre en garde contre l'abus qu'il pourrait faire de la fantaisie. Tandis que Courbet, ravalant tous les arts pour exalter le sien, répétait au jeune artiste que la sculpture était morte et lui conseillait de décorer des cheminées, le grand statuaire distinguait entre la peinture où « l'atmosphère ennoblit et complète la pensée » et la sculpture qui, selon lui, ne se prête pas à l'imitation de toutes choses :

 

« Que l'on soit descendu, — disait-il, — des hauteurs du Pinde où l'on s'obstinait quand même à rester, pour entrer un peu plus dans la vie réelle, on a très bien fait ; mais, comme toutes ces oscillations humaines, une fois l'élan donné, on arrive à l'excès contraire. Chaque chose dans la nature a un rôle à remplir qui lui est plus ou moins circonscrit. Vous ne ferez pas que les diamants et les pierres précieuses deviennent jamais des boutons de culottes de ramoneurs ; attendez l'art architectural adapté aux chaumières ! Il y a des arts qui sont d'essence divine ; héroïques, leur but est d'élever… La sculpture est patricienne ; elle ne peut devenir démocratique que comme monuments nationaux, et presque toujours sous forme allégorique. C'est une inscription cosmopolite qui a ses lois, sa tradition, fondées sur le sens commun. Je sais bien que, outre les lois du grand art, il y a la fantaisie, le caprice, qui sont quelquefois curieux, amusants et même intéressants. Mais, en sculpture, l'idée est tellement circonscrite qu'elle n'est, pour ainsi dire, rien par elle-même ; c'est sa forme, sa façon qui la rendent quelque chose ; sans forme, ce n'est rien… Rappelez-vous qu'il faut se mettre à genoux devant la nature ; il faut aimer sa passion jusqu'à en devenir mélancolique pour se plaire dans la solitude… »

 

Max Claudet a suivi ces nobles conseils. Sans doute, il pense qu'il n'est pas indispensable de suivre à perpétuité l'ornière classique. Mais son réalisme n'a rien d'outré ni de systématique ; l'amour-propre de faire école est loin de son esprit. Ce qu'il cherche dans l'art, c'est le vrai. Il appartient à cette génération d'hommes nouveaux que les invraisemblances et les folies de l'école romantique ont fini par écœurer et qui sont retournés à la nature, comme à une source toujours jeune et toujours féconde. Il est, en sculpture, ce que sont en peinture Corot, Chintreuil, Bastien Lepage ; dans les lettres, Achille Millien, Gustave Flaubert, André Theuriet… L'air pur des montagnes jurassiennes l’a sauvé du trivial, en lui conservant la fraîcheur de l'inspiration, l'élévation du style. Ses types ont une franche bonhomie qui n'exclut ni la finesse ni la grâce.

Je sais bien que les œuvres de Claudet sont fort discutées, comme toutes celles qui ont leur originalité propre. Quelques-uns de ses envois ont été refusés au salon, parce qu'ils sortaient des genres classés. Mais le courageux artiste espère faire admettre ses sujets francs-comtois, à force de style et de fini.

Au reste, le jury n'est pas le seul élément contre lequel il ait à exercer sa patience. Le chemin de fer ne remet souvent au destinataire que des débris informes, au lieu de l'œuvre longuement travaillée. Cette année même, Max Claudet envoyait aux Champs-Elysées un groupe d'enfants qui offrait de remarquables qualités d'exécution : pendant le voyage, ce groupe s'est brisé en un si grand nombre de morceaux qu'il a été impossible de les réunir. Désormais, il ne reste de la Complainte du Juif-Errant — c'est le nom du sujet — d'autre témoin que le sonnet suivant, publié dans le Journal des Arts :

 

À Max Claudet

 

Pieds nus, pantalon retroussé,

L'aîné des trois tient la complainte,

Et, comme un artiste exercé,

Dit les vers de l'image peinte.

Depuis longtemps c'est commencé,

Et sa voix n'en est pas éteinte ;

La sœur, l'air fort intéressé,

De la longueur ne s'est pas plainte.

Mais, d'autre part, le plus petit,

Qui sent trotter son appétit,

Et que cet air sans fin lutine,

Fait la moue au chantre ennuyeux

Et semble dire, une ombre aux yeux :

— « J'aimerais bien mieux ma tartine ..... »

Fertiault

 

Ces accidents répétés seraient de nature à exaspérer, Claudet a si bon caractère, les tracas et les lenteurs des procès lui sont si insupportables, qu'il se résigne et reprend philosophiquement ses ciseaux. La terre et le plâtre du pays ne conviennent point au modelage ; il faut les faire venir du dehors… Mais, l'artiste se console de ces inévitables désagréments, en disant, non sans orgueil :

 

—Je crois que je suis le seul sculpteur vivant au fond de la province !…

 

Jusqu'à sa mort, arrivée le 2 novembre 18763, Perraud ne cessa d'écrire à son ami de Salins de longues lettres, souvent originales et touchantes, qui font également honneur au maître et à l'élève. Ces deux âmes d'élite, qui s'étaient rencontrées avec un double amour au cœur, celui de l'art et celui de leur province, vivaient pour ainsi dire d'une vie commune. Ce n'était pas le membre de l'Institut qui écrivait ces lignes :

 

« Seul avec Esther, au coin du petit poêle, pendant les veillées, nous causons souvent de vous, de votre habitation ; quand je vois la neige tomber à travers les vitres, je dis : Il doit y en avoir à Remeton, et la bise de la Roche-Pourrie doit souffler aigrement sur le seuil de sa porte et contre la fenêtre de son atelier. Ce père Claudet doit étendre ses mains sur le poêle, comme le patriarche Isaac.... »

 

Un jour vint où le grand statuaire eut une immense douleur qui l'accabla sans retour. Cette Esther, qu'il avait épousée un peu tard, et qui était la consolation de sa vie laborieuse, tomba malade. Claudet, qui avait passé quelque temps auprès d'eux à Paris, l'avait laissée souffrante à son départ pour Salins. Peu de jours après, elle était morte… Cette triste coïncidence fut un lien de plus entre les deux amis. Les lettres navrées que Perraud écrivit alors sont des chefs-d'œuvre de sentiment ; ce sont de ces « documents humains » comme l'école naturaliste n'en produira jamais. Écoutez :

 

« Si je suis arrivé au terme de ma carrière, je suis prêt et résigné, puisque je n'ai plus rien pour me faire aimer et pour m'attacher à la vie… Je crois toujours qu'elle va entrer, en voyant ses gants qu'elle a posés, en rentrant, sur les livres de cette petite bibliothèque le jour du Jardin d'acclimatation. Cette chambre, toujours fermée, où je n'entre que par nécessité, me navre… Ah ! mon ami, la vie est entièrement dénuée d'intérêt et de charme pour moi. Je suis comme la feuille d'arbre en la saison ou les fruits sont tombés. Je n'abrite plus rien ; je demeure, en attendant que la saison d'automne m'emporte ! »

 

Et plus loin, le grand artiste ajoutait :

 

« Je n'ai jamais été qu'un enfant, je pourrais dire une petite fille, tant j'ai toujours été dévoré d'un besoin de tendresse, soit d'en recevoir ou d'en prodiguer ; et j'en ai été privé toute ma vie. Je me rappelle encore, pendant que j'étais enfermé dans une de ces cellules, le dimanche, et que j'entendais les joyeux cris argentins des jeunes personnes qui se rendaient en famille faire un goûter dans quelque coin ombreux de la campagne, combien ces petites choses qui n'étaient rien par elles-mêmes, combien mon imagination les embellissait et leur prétait d'éclat ! Les martinets, qui tourbillonnaient autour de moi dans ces cours noires et profondes, avec leurs cris stridents et tristes, me pénétraient l'âme. »

« J'ai vu ces scènes se renouveler à tout âge, sans y prendre part ; je les revois encore, ces familles, avec leurs jeunes et charmantes personnes auxquelles les illusions de l'âge prêtent tant de charmes, se rendant aux gares, le dimanche, tout habillées en fête et la gaîté, la joie de vingt ans dans le cœur.... À mesure que le temps multiplie les jours, les semaines et les mois de ma triste solitude, il creuse et en élargit le vide.... »

 

Max Claudet a recueilli d'une main pieuse la correspondance de son illustre maître, qu'il a publiée en partie dans un charmant volume : Perraud statuaire et son œuvre, souvenirs intimes4. Ce petit livre révèle chez son auteur un talent qu'on ne lui connaissait pas, bien qu'il se fût essayé déjà par quelques brochures et quelques articles disséminés dans les journaux du Jura5. Il nous montre la dure enfance de Perraud dans son petit village de Monay, où « il n'y avait rien de vivifiant, pas d'autres livres que les heures paroissiales en latin, que personne n'entendait, ni d'autres préoccupations que celle de trouver le pain du lendemain » ; ses longues rêveries aux champs, pendant que les bêtes étaient dans les blés ; ses vagues aspirations vers l'idéal, son arrivée à Salins, pieds nus, comme apprenti sculpteur, chez le père Auvernois, qui vivait dans un ancien couvent, faisant des ornements et des saints d'église ; puis son séjour à Lyon, où il suivit les cours de l'école des Beaux-Arts, son départ pour Paris, sa vie de travail, ses succès d'artiste, son mariage, ses courts bonheurs et ses grands déboires…

Cette biographie, semée d'anecdotes bien vécues, est écrite comme écrivent les artistes qui ne font point profession de tenir une plume, c'est-à-dire sans prétention, sans souci des transitions savantes, avec un style sobre, alerte, naturel, qui peint d'un seul mot et va droit au but. Toutes les fois qu'il le peut, l'auteur s'efface pour laisser la parole à Perraud. Il a bien compris que c'était le meilleur moyen de faire connaître, dans toute sa sincérité, l'homme intime sous le masque de l'Institut.

Mais, ce témoignage de reconnaissance ne suffisait pas à Claudet. La ville de Lons-le-Saunier, dont le musée possède aujourd'hui les principales œuvres du grand artiste, a fourni à son élève une nouvelle occasion de glorifier sa mémoire et de populariser son nom. Sur l'une des places de cette ville, qui désormais portera le nom de Perraud, s'élève un monument composé d'une colonne en marbre du Jura, exécutée d'après le projet d'un habile artiste, M. Achille Billot, et d'un buste en bronze dû au ciseau de Max Claudet : cette œuvre avait été fort remarquée au salon de 1877.

Le sculpteur salinois a perdu, l'an passé, le père qu'il aimait tant. Alors, il s'est marié dans son pays. Âme libre et fière, méprisant les faiseurs, quels qu'ils soient, notre artiste continue à vivre dans sa chère retraite entre ses travaux et les amis qui le visitent. Libéral, il ne fait pas de politique ; son art lui suffit, comme à Perraud. Mais, il a cru sage de profiter de la dure expérience de son maître, qui lui écrivait, quelque temps avant sa mort : « Je me suis débattu dans le vide, pour m'habituer à en vivre. Je suis bien puni d'avoir rêvé des choses insensées, quand le bonheur était si près de moi… J'avais rêvé la fortune et le bonheur qui s'ensuit, imbécile !… » Du reste, en demeurant à Salins, Claudet suit, en quelque sorte, une tradition : sans remonter aux Lhuillier et aux Landry, Dantan jeune et Huguenin (de Dole) y ont passé quelque temps de leur jeunesse.

Préférant la solitude de la vraie campagne à l'agitation banale de la petite ville, il sort le moins possible. La vie de café, qui fut si funeste à Courbet, comme à tant d'autres artistes, lui est odieuse, ce qui ne l'empêche pas de rire de bon cœur à l'occasion. La veille de ma visite, on avait donné, — ce qui n'est pas fréquent, — une représentation dramatique au théâtre de Salins. Comme intermède, une façon de poète du crû, de ceux dont on rit, devait dire des vers. Claudet, qui a naguère esquissé fort spirituellement son portrait à la plume dans le goût de La Bruyère, était naturellement aux premières loges. À l'heure dite, la toile se lève ; le poète parait, vêtu de noir et couvert de la poussière blanche que soulevait une bise à démonter Corne-à-Bœuf, s'élance au bord de la scène et commence, d'une voix lamentable, la lecture d'un poème inintelligible. Le public applaudit à tout rompre et bisse l'auteur qui, de confiance, reprend sa lecture, lorsque, tout à coup, une couronne soutenue par des ficelles, descend du cintre et vient coiffer le nourrisson des Muses, aux trépignements de toute la salle. J'ai rarement vu de gaieté pareille à celle de Max Claudet me contant ce comique apothéose, dans la perpétration duquel je le soupçonne un peu d'avoir trempé !...

À la nuit close, nous nous séparâmes avec une cordiale poignée de main. Je redescendis la côte, en suivant le sentier sous l'ombre des grands arbres. L'air était d'une douceur fondante ; à chaque pas, des vers luisants brillaient dans les berges parfumées. Arrivé au croisement des routes, je me retournai : au-dessus de la gorge de Gouailles, la lune se levait, éclairant déjà les eaux de la Furieuse ; tout se taisait… En jetant un dernier regard à la loge de l'artiste, je pensai: — Voilà un homme heureux !... Je voudrais être Max Claudet.

 




Notes


1) — Max Buchon, Salins les Bains, 1 vol. in-16. Salins, Billet, éditeur.

2) — Eod.loc.

3) — Il n'avait que 57 ans.

4) — I vol. in-8°, Paris, Sandoz et Fischbacher, 1877, remarquablement imprimé à Dole par Bluzet-Guinier, avec un portrait d'après un dessin de J. Viennet, un autre jurassien.

5) — Les autres écrits de Max Claudet sont :
Du modelage par soi-même, broch. in-18, 1867, Salins.
Salins et ses forts, Souvenirs et épisodes de la guerre de 1870-1871, broch. in-8, Salins, 1871.
Gustave Courbet, souvenirs, broch. in-18, Dubuisson, Paris, 1878.
L'abbé d'Olivet, broch. in 18, Salins, 1878.
Salins et ses environs, I vol. in-18. Salins, 1878.