art, artiste, sculpture, sculpteur, Franche-Comté

Pierre Simon Jaillot

Avignon-lès-Saint-Claude - Paris, 1681


Pierre Simon Jaillot est un sculpteur français d'objets en ivoire né à Avignon-lès-Saint-Claude (Jura) en 1631, mort le 23 septembre 1681 à Paris. C'est le frère du géographe Alexis-Hubert Jaillot.
D'abord membre de l'Académie de Saint-Luc, il fut reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture le 28 mai 1661 en présentant une sculpture en ivoire : Un Christ mourant sur la croix. D'un caractère violent, il insulta le peintre Charles Le Brun et son protecteur Pierre Séguier, ce qui lui valut d'être exclu de l'Académie. Son morceau de réception fut offert à l'hôpital des Petites-maisons. Décédé en sa maison, quai des Augustins, il fut inhumé le 24 septembre 1681, service religieux à Saint-André-des-Arts.
Émile Bellier de la Chavignerie cite d'autres Jaillot ayant assisté à l'enterrement de son frère Alexis-Hubert Jaillot, sans préciser leurs liens de parenté : Hubert-Joseph Jaillot, conseiller du roi, maître des eaux et forêts et capitaine des chasses de Fontainebleau et Bernard-Jean-Hyacinthe Jaillot, géographe du roi, demeurant quai de l'Horloge.

In : Wikipedia





LES GROS MOTS DE SIMON JAILLOT, SCULPTEUR EN CRUCIFIX D'Ivoire1.

André Fontaine, in : Les Académiciens d'autrefois, Paris, 1914


Qui connaît aujourd'hui Simon Jaillot, sculpteur en crucifix d'ivoire, et son frère Hubert qui, à vrai dire, abandonna d'assez bonne heure la carrière des arts pour celle du commerce, mais du commerce des belles cartes géographiques gravées où apparaissait au XVIIe siècle un si noble souci de perfection2 ? Et pourtant Michel de Marolles, à qui nous devons le premier fonds du Cabinet des Estampes, en faisait grand cas. Dans son Livre des peintres et graveurs, il leur consacre deux méchants quatrains qui du moins nous révèlent l'enthousiasme de ce collectionneur émérite et la faveur dont ils jouissaient auprès des contemporains :


L'un et l'autre Jaillot, deux admirables frères,
Au lieu de Saint-Oyan dans la Franche-Comté,
Sur l'ivoire exprimant toute leur volonté,
L'animent par leur main sur des sujets contraires.
Par Simon on dirait que la matière endure;
Hubert la fait plier de la même façon;
De quelle utilité profite leur leçon,
Et qui sait mieux former une noble figure !


Au moment où Michel de Marolles commettait ces erreurs poétiques, Hubert Jaillot n'avait sans doute pas encore renoncé à la pratique de l'art délicat qu'il avait appris dans son pays d'origine, à Saint-Oyan en Joux, près Saint-Claude, où abondaient les sculpteurs en bois et en ivoire. Mais, sans ces vers, nous ignorerions son talent ; nous ignorerions aussi que ce talent et celui de son frère s'exerçaient en des sujets contraires : et puisque Simon s'est rendu célèbre surtout par des crucifix, qu'a donc bien pu représenter Hubert ? Peut-être d'aimables et païennes statuettes, pliant aussi gracieusement que la matière endure douloureusement chez son aîné. A l'heure actuelle, nous n'en savons rien et n'avons qu'à attendre pour plus ample informé le bienheureux inventaire ou la précieuse quittance dont il est plus aisé de plaisanter que de tirer judicieusement parti.
Les malheurs de Simon Jaillot nous l'ont fait mieux connaître que son frère. Bien qu'il ait vécu sept mois à la Bastille, bien qu'il ait subi une condamnation rigoureuse, bien que son cas ne semble pas irrépréhensible, il fut, je crois, plus à plaindre qu'à blâmer. Artiste irritable et impulsif, il se heurta à Le Brun qui le brisa sans pitié, sans pitié pour lui et sans égard pour son art dont il ne subsiste malheureusement d'autre vestige qu'un Calvaire, gravure assez médiocre de J. Meinselmann d'après un dessin de Licherie. La croix se dresse sur le Golgotha ; dans le lointain se profilent les monuments de Jérusalem ; sur le ciel traversé de nuages et sillonné d'éclairs se détache le Christ crucifié. La tête ravagée de douleurs, convulsée par l'agonie, retombe sur l'épaule droite jusqu'au-dessous des bras de la croix. Cette face de supplicié, malgré l'auréole qui luit autour de la couronne d'épines, a quelque chose de lamentable et la divinité n'y apparaît point. Mais le corps, d'une beauté grave, d'une rigidité où la mort n'a pas encore apporté sa déformation, le corps aux lignes harmonieuses, presque vivantes, contraste avec la physionomie, et l'on sent que l'artiste s'est attaché à réaliser une anatomie parfaite tout en exprimant dans l'attitude de la tête et dans la contraction des muscles du visage l’horreur de l'agonie.
Mais hélas ! en dehors de cette estampe, rien qui témoigne du talent de Simon Jaillot, si ce n'est peut-être la description d'une de ses œuvres qui nous a été conservée dans le précieux recueil de la collection Deloynes, avec cette date étrange, 7 avril 1787, et sous ce titre Calvaire3: « La production de M. Jallot (sic), y est-il dit, qu'on va voir chez M. le curé de St-Germain l'Auxerrois, est un calvaire entier, composé de dix figures, le Christ, les deux larrons, la Vierge, saint Jean, la Madeleine, et enfin deux groupes de deux anges chacun.
« Le Jésus mourant est d'un grand caractère, d'une expression sublime, et il est à la janséniste, les bras très rapprochés, ce qui est la suite de la contraction de tous les muscles par le poids du corps dont les pieds sont pendants ; au contraire les deux larrons ont les bras très étendus ; les pieds sont soutenus et, ne pouvant se prolonger, il en résulte un raccourcissement des parties, nouveau moyen de l'artiste pour déployer un genre d'anatomie non moins savant. Quant aux têtes, chacune a son caractère propre : le bon larron se distingue d'abord par une douleur touchante mêlée de confiance; la rage et le désespoir se peignent dans la figure du mauvais larron.
« Les trois douleurs de la Vierge, de saint Jean et de Madeleine sont aussi diversifiées convenablement ; mais on admire surtout les draperies de ces personnages qui sont d'une mollesse et d'une facilité surprenante : on croit voir le nu dessous. Les groupes d'anges, quoique attachés, sont d'une légèreté et d'une grâce à persuader qu'ils se soutiennent d'eux-mêmes dans les airs. On ne peut concevoir comment l'ivoire naturellement très cassant a pu devenir aussi flexible sous le ciseau de M. Jallot : c'est le genre de la matière dont il s'était servi qui ajoute beaucoup à son mérite. »
Cette simple description nous prouve que Jaillot était maître en son art et nous fait plus amèrement regretter ce beau crucifix que, pendant tout le XVIIe siècle, les amateurs de curiosités allaient admirer, sur la foi de Germain Brice4 ou des continuateurs de sa Description de Paris, au-dessus du tabernacle de la chapelle des Petites-Maisons. Qu'est-il devenu ? Les Petites-Maisons quittèrent un jour la rue du Vieux-Colombier pour Issy et pour Ivry ; à partir de ce jour-là on n'entendit plus parler du crucifix qui peut-être fut détruit à la Révolution, peut-être passa du domaine public dans le domaine privé, peut-être même subsiste ignoré dans quelque magasin de débarras. Et pourtant ce crucifix méritait d'être précieusement conservé, ne fût-ce que comme le vestige d'un des plus curieux épisodes de l'histoire de l'art au XVIIe siècle.
Simon Jaillot l'avait en effet donné à l'Académie royale de peinture et de sculpture comme morceau de réception le 28 mai 1661, et Le Brun avait, semble-t-il, été tellement frappé de la beauté du travail qu'il avait commandé à son tour un Christ en ivoire au jeune artiste5. Grand honneur évidemment pour ce provincial arrivé quatre ans auparavant du Jura, où il avait, comme ses compatriotes, travaillé le buis, où, peut-être à la suite d'une visite aux admirables stalles sculptées par Jean de Vitry dans la cathédrale gothique de Saint-Pierre, il s'était à son tour senti capable de créer de la beauté. A vingt-quatre ans, Simon Jaillot était donc venu avec son frère cadet conquérir Paris ; à vingt-huit ans, il entrait à l'Académie, au moment précis où le pauvre Bosse en était exclu ; à vingt-neuf ans, il tenait tête à Le Brun : car si Jaillot avait exécuté la commande du puissant artiste, il n'avait pas été payé assez vite à son gré ; il avait donc fait reprendre le crucifix, et lorsque Le Brun l'avait réclamé en offrant cinquante écus, il avait répondu qu'il venait de le vendre trois cents livres6.
Quoiqu'une note retrouvée dans ses papiers nous confie que pour un crucifix long de seize pouces depuis l'extrémité des doigts des pieds à ceux des mains » il demandait d'ordinaire trente louis d'or « sans y comprendre l'ivoire », on pense bien que le procédé dut froisser Charles Le Brun, dont Hulst dans son Histoire des Directeurs comme dans celle des Recteurs nous a révélé plus d'une fois la susceptibilité. Se passa-t-il alors quelque scène un peu vive entre les deux artistes ? Gardèrent-ils sur le cœur leur dépit réciproque en attendant l'occasion propice de s'en décharger ? Mystère. Toujours est-il que jusqu'à la mort du chancelier Séguier nous ne les voyons pas aux prises, nous n'entendons même point parler de Simon Jaillot.
Mais lorsque, le 6 février 1672, l'Académie décida, sur la proposition de Le Brun, que, pour honorer la mémoire de ce bienfaiteur éminent, un service solennel serait célébré aux frais des académiciens, que les officiers feraient abandon de leurs émoluments, et que les simples membres de la Compagnie verseraient une cotisation de deux pistoles d'or, le sculpteur s'émut. Il se laissa emporter à des propos si inconsidérés que l'Académie en ayant eu connaissance n'hésita pas à le mander à sa barre pour qu'il se disculpât ou s'excusât. L'Académie s'était froissée d'ailleurs de ce qu'il refusait « de se trouver dans les assemblées et de se soumettre aux résolutions d'icelles », et elle était visiblement prévenue contre lui. Jaillot répondit incontinent à ses confrères :

Ce 19ème mars 1672.
« Messieurs,
« J'ai reçu la citation verbale que vous m'avez fait faire par votre concierge. Je vois que le plus grand crime dont vous me puissiez charger consiste d'avoir refusé deux louis d'or, ne me croyant pas obligé de contribuer à la reconnaissance que quelques particuliers ont voulu rendre à leur bienfaiteur.
« Si j'ai négligé de me trouver aux assemblées publiques, j'ai cru en être exempt par un règlement que vous avez fait qu'il ne serait permis qu'aux officiers d'avoir voix délibérative, lesquels règlements, fixations et exclusions de charges m'ont paru fort injustes, d'autant que le serment que vous faites de ne recevoir personne dans votre corps qu'il n'en soit capable et de bonnes œuvres, vous exclut d'un choix prémédité ainsi que vous le pratiquez en rejetant ceux qui ne vous plaisent pas. C'est le motif qui m'a causé du mépris pour les assemblées. Voilà, Messieurs, mes aveux et mes crimes sur lesquels vous prononcerez ce que bon vous semblera, vous protestant que je serai toujours de chacun en particulier le très humble et très obéissant serviteur,
« JAILLOT. »

L'Académie somma de nouveau Jaillot de comparaître en personne, et, le 2 avril 1672, il obtempéra. Le Brun présidait ; Jaillot reçut de lui un blâme sévère ; il fit amende honorable le plus piteusement du monde, priant « très humblement l'Académie de lui vouloir pardonner » et protestant, « si elle lui pardonne et lui fait l'honneur de le souffrir, de rendre toutes ses assiduités et d'exécuter ponctuellement ses ordonnances et ses ordres sur les peines qu'il lui plaira ».
Il n'en fallait pas davantage à Le Brun : il se donna le bénéfice de la magnanimité, et la Compagnie résolut d'oublier « les mépris et emportements dudit sieur Jaillot », ce dont celui-ci la remercia, apposant sa signature au procès-verbal de la séance. Jaillot pourtant ne désarma pas.
Il ne semble pas avoir assisté aux assemblées suivantes, malgré sa promesse, et dix-huit mois plus tard, le 6 octobre 1673, il interrompt la délibération par un discours insolent, plein de colère, disant qu'il voulait que l'on rétractât la délibération qui avait été prise contre lui au mois d'avril 1672, « lui ayant fait signer par surprise, M. Le Brun étant son juge et sa partie ». On fait sortir Jaillot en toute hâte, et on relit le procès-verbal dont il se plaint ; sa mauvaise foi éclate ; puis, Le Brun s'étant retiré, on le rappelle.
En vain Le Hongre qui préside lui conseille-t-il « de rentrer dans son devoir et de s'excuser tant envers l'Académie qu'envers M. Le Brun ». Rien n'y fait, et il serait curieux de connaître le pourquoi de l'irritation de Jaillot, qui sans doute avait ses raisons — bonnes ou mauvaises — pour soulever un tel scandale.
Quatre jours plus tard, Jaillot était destitué des privilèges académiques, son nom était rayé du tableau, et, suprême avanie, son ouvrage de réception allait être « ôté de l'Académie pour demeurer perpétuellement à l'église de l'hôpital des Petites-Maisons », comme si ce pauvre Jaillot n'eût été capable que de travailler pour les fous ! A vouloir lutter contre Le Brun, il s'était brisé. Mais ses malheurs ne devaient point se borner là.
En 1678, en effet, on l'arrête et on l'enferme à la Bastille sur une plainte du premier peintre. Un libelle imprimé venait d'être adressé à l'Académie, libelle incontestablement insolent à l'égard de la Compagnie et diffamatoire pour l'honneur de Le Brun ; on soupçonna Jaillot d'en être l'auteur, on perquisitionna dans la maison du quai des Grands-Augustins où il occupait sans doute une pièce chez son frère, et le 23 juin commença un procès qui, moins de trois mois plus tard, devait se terminer par une condamnation infamante.
Qu'avait donc fait Jaillot depuis son exclusion de l'Académie pour être ainsi soupçonné, accusé et châtié ? Un mémoire dressé par ordre de Le Brun affirme que « Jaillot, depuis sa destitution de l'Académie, n'a pu s'empêcher de jeter quelque marque de ses ressentiments contre elle dans toutes les rencontres de brouillerie qu'il y a pu apercevoir, s'attachant à tous ceux qui lui ont paru mal affectionnés pour déclamer contre elle, abusant de son silence et de l'impunité ».
Sans doute l'artiste avait dû dépasser quelque peu les vingt-quatre heures accordées au condamné pour maudire ses juges. Mais de fait précis, de grief nettement établi, point.
C'était tout gratuitement qu'on attribuait à Jaillot la paternité d'une lettre anonyme trouvée dans l'Académie à la fin de l'année 1675, à une époque précisément où « M. Le Brun ayant reçu quelque mécontentement en l'Académie par les critiques de quelques particuliers mal affectionnés, résolut de s'en retirer, ce qui causa de l'irritation en la Compagnie7 ».
Ce qu'était cette lettre, nous l'ignorons, mais comme Le Brun la fit recopier, puis brûla la copie en pleine Académie tout en gardant précieusement l'original, on peut inférer qu'elle constituait un délit d'outrages nettement caractérisé. En tous cas, le malheureux qui l'écrivit, Bosse ou un autre, commit une grosse maladresse : car Le Brun avait alors contre lui tout un groupe d'artistes, dirigés par Loyr, et désireux de faire nommer Perrault directeur de l'Académie afin d'enlever à Le Brun la possibilité d'occuper cette place ; déjà ils avaient réussi à l'en écarter provisoirement8 : la lettre anonyme ne pouvait que lui faire du bien. Avouons d'ailleurs que Jaillot, par haine de Le Brun, était fort capable d'une fausse manœuvre ; toujours est-il qu'à tort ou à raison, il passa pour l'auteur de cette lettre anonyme. Neuf mois plus tard, nouveau scandale : des élèves ayant posé le modèle en dehors de l'Académie, contrairement au privilège de la Compagnie et à un arrêt du Conseil d'État du 24 novembre 1662, celle-ci exclut le modèle et les étudiants et fit afficher sa sentence. Le lendemain, au-dessous de l'arrêt de la Compagnie, on pouvait lire en grosse écriture contrefaite : « Le Directeur de cette Académie est averti par un des intéressés et nommés dans cette affiche que, s'il n'ordonne de l'ôter avant demain au soir, il sera avant huitaine plus noir de coups qu'il n'est brun. Après cet avis, qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même si on le noircit plus noir qu'un diable. » Pour comble de bravade, on avait « affiché en deux endroits de la rue une pasquinade où était dessiné à la plume un corps mutilé avec quelque ligne écrite à la main au-dessous ».
Qui était l'auteur du pasquin ? On soupçonna un peintre du nom de Basset ; quant aux inscriptions, les attribua-t-on dès lors à Jaillot ? Sans doute ; en tous cas, lorsqu'eut été imprimé, en 1676, le Dialogue d'un Gentilhomme Narcfois et d'un Italien, lorsqu'on eut perquisitionné chez le sculpteur et comparé à l'écriture des papiers saisis chez lui celle des mots tracés au-dessous du pasquin, on ne crut plus le doute possible. Et quant au billet de menace contre Le Brun, on n'alla point jusqu'à dire qu'il était de la même écriture que ces mots ; mais on le trouva « d'un caractère qui ressemblait fort à la lettre jetée en l'Académie au mois de décembre 1675, que l'on crut dès lors ne pouvoir procéder que de la part de Jaillot9 ».
Et Colbert n'en demanda pas davantage pour mettre le pauvre sculpteur à la Bastille : des soupçons, des analogies d'écritures (et d'écritures contrefaites !), une lettre attribuée jadis à Jaillot, voilà ce que l'Académie releva contre l'accusé, voilà tout ce qu'on semble avoir retenu contre lui, qu'il fût ou non coupable.
Car si nous ne possédons plus les pièces de procédure, les archives de la Bastille nous ont du moins conservé la mention assez détaillée des saisies, enquêtes, interrogatoires et expertises ; d'autre part, à l'École des Beaux-Arts se trouve le corps du délit, l'exemplaire, peut-être unique aujourd'hui et encore inédit, du fameux dialogue qui décida Le Brun à se plaindre. La lecture en est curieuse, à plus d'un titre, et peut-être ne sera-t-on pas fâché de voir ce que pouvait être un factum qui menait tout droit à la Bastille son auteur présumé.

Dialogue d'un Gentilhomme Narcfois10 et d'un Italien.
Me trouvant hier entre chien et loup assis derrière une haye du jardin du Luxembourg, avec de mes amis, deux personnes s'étant aussi-tôt après mis de l'autre côté commencèrent à parler agréablement en langue toscane de nos Académies en général conformément aux sentiments que vous avez ; mais s'étant étendu sur le particulier de l'une d'icelles je prétay l'oreille plus attentivement et nottay sur mes tablettes à peu près tout ce que j'en pus entendre : j'observay ces Messieurs en sortant et les ayant reconnus pour gens de qualité et de mérite, cela m'a obligé à déchiffrer mes nottes ce matin pour vous en faire part.
Vostre sincère amy : le Clairvoyant.
LE NARCFOIS. — Je ne doute pas, Monsieur, qu'après l'examen sérieux que vous venez de faire de nos Académies et des excellens ouvrages de leurs suppots, vous ne demeuriez d'accord que la ville de Pirsa11 est à présent autant célèbre pour les Beaux-Arts que le fut autrefois la sçavante Grèce.
L'ITALIEN. - Votre inconstance me surprend d'autant plus qu'il n'y a pas encore une année que vous m'avez dit à Rome que tous les arts et métiers exercez dans Pirsa jusqu'aux joueurs de violons et de vielle étoient érigés en Académies, à la honte de vostre nation qui présumoit par ce moyen fantastique et ridicule s'égaler aux anciens Grecs qui donnèrent ce titre aux sociétez des excellents hommes qui professoient publiquement les sciences spéculatives ou les spéculatives et opératives conjointement. Quant aux ouvrages de vos prétendus académiciens statuaires, architectes et peintres dont vous faites tant de cas, vous me concéderez indispensablement de deux choses l'une : ou que ces fameux statuaires et architectes de l'antiquité desquels il nous reste des monumens plus admirables qu'ils n'ont été imitables jusqu'à présent se sont trompez en leurs productions, ou que vos Académiciens sont très ignorans puisque leurs ouvrages n'ont aucun rapport avec ceux de ces gens-là.
LE NARCFOIS. — Comment se pourroit-il qu'il n'y eût aucun rapport veu que nous avons fait mouler toutes les plus belles figures antiques et dessiner des temples qui sont à Rome pour servir de modèles infaillibles à nos Académiciens, et que nous entretenons actuellement un nombre de jeunes hommes choisis pour s'instruire dans la fameuse Académie de cette capitale du monde qui s'est depuis peu de temps conjointe à la nôtre pour les deux n'en faire qu'une à l'avenir12 ?
L'ITALIEN. — Les paroles que vous venez de dire sont un aveu sincère que les gens que vous appelez improprement Académiciens ne sont que de simples copistes des ouvrages qui nous restent de la sçavante antiquité, et, pour confirmer vos sentiments et vous faire comprendre que ces copies ne peuvent estre qu'une idée grossière et très imparfaite des originaux qui leur servent de modèles, il faut considérer que la désolation de la Grèce ensevelit sous sa ruyne les Sciences et les Arts. Les sciences purement spéculatives, après avoir croupies longtemps dans la poussière, en ont esté depuis environ deux siècles tellement grandement relevées, la pratique des Arts qui ont fait autrefois le plus glorieux et le plus superbe ornement des plus puissants Etats du monde a été aussi relevée, mais sans la théorie qui est le principe et la base de tous ces projets, sans laquelle les statuaires et les architectes ne seront jamais que des massons grossiers sans règles ni mesures et les peintres des barbouilleurs.
Ce n'est pas que les derniers temps ne nous ayent produit des hommes dont le génie pénétrant auroit notablement contribué au rétablissement de la théorie, si leurs soins avoient été appuyés des bienfaits d'un Alexandre ou d'un Adrien, comme entre autres Paul-Ponce13, duquel la fontaine des Saints Innocents de Pirsa nous prouve la doctrine, auroit pu égaler Phidias ou Praxitèle dans la sculpture et les plus excellents architectes d'entre les anciens dans la construction des temples et autres édifices. Si vous regardiez d'un cil connaissant et avec un jugement épuré les ouvrages qu'ont fait vos plus habiles académiciens et ceux de vos étudiants depuis leur retour de Rome, vous seriez convaincu du peu de fruits que produira la conjonction de l'Académie de cette ville à la vostre puisqu'elles sont autant l'une que l'autre abîmées dans l'ignorance de la science théorique des arts qu'elles professent. Le bruit de cette conjonction ne fut pas plus tôt répandu dans Rome qu'on vit un placard sur Pasquin, où estoient représentés un asne et une asnesse en acte de génération et deux hommes qui tenoient ces deux animaux liez ensemble par le milieu du corps avec une corde de laquelle chacun d'eux tiroit un bout de toute sa force ; au dessus du placard étoit écrit en grands caractères : La conjonction des Académies de Rome et de Pirsa. Et plus bas : Si chaque espèce engendre son semblable, nous aurons des asnons. Vous sçavez que Radrer, Grodiran, Nigaudren et Pelcoy14, envoyez à Rome pour diriger vos asnons disciples académiciens, ou pour visiter les statues et fragmens antiques, ont esté successivement conduits à la chaise Borghese, dans laquelle ayant pris séance ils y ont reçu la berne dont les Romains ont accoustumé de régaler les sots. Ces raisons jointes à la raillerie que vous dit un jour dans Venise le docte Senateur Girolamo Lumiole : que l'architecture étoit dangereusement malade dans vostre pays, puisque l'on avoit été contraint de l'abandonner à un médecin15, doivent être suffisantes pour vous faire abandonner les sentiments d'une cause que vous ne pouvez soutenir avec honneur et sans vous exposer à rougir devant ceux qui ont plus de connoissance de la faiblesse que vous n'en avez.
LE NARCFOIS. – On ne doute pas que la belle architecture n'ait été inventée par des hommes remplis et enveloppez jusque par dessus la teste de la plus fine géometrie, et que les édifices publics et particuliers des premiers et plus fameux architectes se trouvèrent tellement accomplis en l'extérieur et intérieur de leur structure qu'ils servirent de règle et de prothotype à ceux qui de temps en temps ont fait profession de cet art ; lesquels copiant les uns sur les autres sans observer la première régularité, ont dégénéré jusqu'au point qu'il ne nous reste à présent au lieu d'architectes que des picqueurs de manœuvres qui ne sçavent pas seulement construire une cheminée qui n'emplisse toute la maison de fumée ; et sans le chanoine Sebron qui a trouvé remède à cet inconvénient, la moitié des maisons de Pirsa seroient devenues inhabitables.
C'est pourquoi je souscris que l'architecture est morte dans les formes, c'est à dire dans les mains d'un sieur K. K. aussi ignorant dans l'art de bâtir qu'en celui d'Esculape ; mais à l'égard du sculpteur et du peintre, je vous prie de me dire succinctement les prérogatives qu'ils ont ou doivent avoir l'un sur l'autre à raison de leur art et en quoy consiste la théorie qui leur est nécessaire pour élever leurs ouvrages à la même perfection que Phidias, Praxiteles, Agesander, Athénodore, Polidore, Glicon, Appelles, Prothogenes et Zeuxis ont élevé les leurs, supposé que la science de ces trois derniers aye esté telle que l'ont décrit quelques historiens qui paroissent avoir eu peu de lumières en telles choses.
Mais auparavant apprenez-moy s'il vous plaît quels sont les deux hommes qui tiennent l'asne et l'asnesse de la pasquinade en conjonction ; car je conjecture que c'est de ces espèces de gens qui veulent soutenir aveuglément l'intérêt des arts quoy qu'ils n'en ayent pas plus de connoissance que de la chimère.
L'ITALIEN. – On dit hautement que ces deux hommes sont Charles Turapel et Gedeon Zudmet16 conducteurs de manœuvres du Rouvel et de Saillevers17, comme membres de toutes les Académies de Pirsa, et particulièrement intéressez en la manutention de celle des statuaires et peintres, sous les auspices de laquelle ilz ont été tirez de leur première bassesse.
Pour satisfaire à vostre demande sur les prérogatives du sculpteur et du peintre, vous devez être persuadé que l'art de sculpture n'est pas moins recommandable au-dessus des autres arts que l'est un homme vivant exposé au soleil au-dessus de son ombre. Dieu au commencement des temps créa tous les animaux qui habitent sur la terre, sous l'eau et dans l'air, en forme relevée et non platte. Il forma l'homme à son image et semblance, d'où s'ensuit que le sculpteur en formant une figure extérieurement semblable à l'homme imite Dieu mesme en la formation d'Adam ; donc si Dieu par sa toute puissance inspiroit son souffle divin dans une belle figure, personne ne seroit surpris de remarquer en elle toutes les fonctions d'un homme vivant, puisqu'avant son animation il en avait la forme extérieure ; mais si le même souffle était infus dans une figure de platte peinture, elle seroit monstrueuse et les plus intrépides ne pourroient sans frayeur voir le mouvement d'un objet qui par le devant auroit quelque légère ressemblance à un homme dont le corps seroit mince comme la toile et le derrière informe. Le témoignage public que rendirent les Grecs (qui ont surpassé toutes les nations du monde dans les sciences et dans les arts) de ne pouvoir souffrir la sculpture dans leurs églises à cause de la véritable expression qu'elle donnoit aux images de Dieu et de ses saints, pour recevoir en sa place la peinture platte comme moins capable d'émouvoir par les yeux du corps les passions de l'âme, doit estre suffisante pour prouver l'excellence de cet art divin au-dessus de la peinture18.
La sculpture d'ailleurs est un art masle digne de l'employ des plus grands hommes ; la platte peinture au contraire ayant été inventée par une femme est incomparablement plus convenable au simple divertissement de celles de son sexe qu'à l'occupation des hommes.
Quant à la durée des ouvrages du sculpteur on en peut juger par le portrait d'Alexandre que nous avons encore aujourd'huy aussi entier que si on venoit de le tirer des mains de l'illustre Phidias. Le sculpteur doit avoir pour principale théorie de son art le véritable discernement du corps humain parfait d'avec l'imparfait,
Les proportions précises du corps parfait considéré en son tout et en ses parties, et réciproquement le rapport de chacune partie au tout qui est entr'elles dans les différens ages, situations, temperament et constitutions,
Le discernement des animaux parfaits en leur espèce et en leurs proportions ne luy est pas moins nécessaire ; sans cette doctrine Phydias n'auroit pu, comme il fit, déterminer la grandeur du lion par la seule empreinte de sa griffe,
L'expression des passions et mouvemens de l'âme qui réfléchissent sur la face humaine ausquelles les actions du corps et de ses parties doivent convenir conformément à la passion dominante et à la qualité des personnes, de mesme que les vêtemens si le sujet en exige.
La géometrie par ses opérations admirables luy fournira les dimensions infaillibles, la perspective, la distance, positions et raccourcissements des objets, la grandeur des figures plus ou moins élevées sur l'horizon et la règle certaine pour ne pas tomber dans le défaut des Romains en la construction des bas-reliefs.
Il doit savoir l'histoire Sainte et profane, être inventif, judicieux et laborieux.
La théorie de cet art comprend plusieurs autres observations particulières que je passe sous silence pour dire que la peinture platte, quoy que peu durable, ne laisseroit pas d'être belle si elle étoit exercée avec la science et le jugement requis.
La théorie du peintre doit estre la même que celle du sculpteur ; mais n'ayant qu'une très faible connaissance de la nature, il applique tous ses soins à imiter autant qu'il le peut les belles parties de la sculpture pour les adopter dans ses tableaux. Ce qui fait que les cabinets ou ateliers des peintres sont tellement remplis de fragmens de plastre et de cire qu'on ne croirait pas se tromper en les prenant pour des chapelles de miracle. Le coloris est le seul avantage qui corrige aux yeux peu connaissans l'irrégularité du dessin qui se trouve ordinairement dans les tableaux.
Raphaël Santio, pour estre plus que tous les autres parvenu à l'approximative des contours des belles figures antiques qu'il a tant de fois dessinées et appropriées partie à partie dans ses ouvrages, a été reconnu jusqu'à présent pour le plus habile de son art. On ne doute pas qu'il n'aye surpassé les anciens tant pour l'élégance de son dessein qu'à raison du brillant des couleurs à l'huile que ceux là n'ont pas connu, comme l'une et l'autre partie ont été reconnues par la confrontation de ses tableaux avec le fragment prétendu antique trouvé depuis quelques années.
Que l'industrie du peintre aye de tout temps surpassé celle du sculpteur dans l'imitation de la nature comme l'ose dire Charles le Nurb19 dans son Académie ridicule, on lui propose seulement deux sculpteurs de son temps, sçavoir François Quesnoy de Bruxelles et Alexandre Algard de Bologne. S'il prétend non de les faire surpasser, mais seulement égaler par deux peintres contemporains, il choisira ou doit choisir Nicolas Poussin de Falaise, Pierre Berretin de Cortone. Mais la partie ne sera pas égale, ceux cy ayant fait gloire durant leur plus grand éclat de recevoir sur leurs ouvrages les bons avis et les corrections de ceux là, lesquels ils ont toujours reconnu pour leurs supérieurs : que si Charles le Nurb n'étant pas satisfait de cet aveu sincère veut lui-même s'en déclarer juge, son incompétence sera récusée de tous les gens de bon sens qui le connaissent pour un simple copiste sans génie.
Les resveries que nous ont laissez quelques anciens historiens d'Appeles et de Prothogenes et de la surprise des oisillons sur une grappe de raisin peinte dans un tableau, ne font rien en faveur des peintres, puisqu'en autre endroit ils ont dit qu'ils furent obligez d'écrire sur leurs tableaux le nom de tous les objets qu'ils avaient prétendu représenter pour les faire distinguer les uns des autres, ce qui ne seroit pas inutile d'être pratiqué encore à présent pour faire connaître la plus part des portraits et développer la confusion des Histoires représentées sans aucun rapport à l'écriture. Si ces honorables historiens avoient vu et entendu, il n'y a pas longtemps, l'un des graveurs de Pirsa parler un quart d'heure durant au portrait d'un abbé représenté en cire croyant parler à l'abbé même, tout le parchemin de Pergame n'aurait pas esté suffisant pour enregistrer les louanges qu'ils auroient données à son autheur.
LE NARCFois. –Vostre discours m'a plus fortement persuadé que tout ce que j'ay lu et entendu jusqu'à présent touchant les arts. Il me semble néanmoins que Charles le Nurb, chef de l'Académie des statuaires et peintres, possède parfaitement la théorie de son art, comme on le peut sensiblement remarquer tant en ses ouvrages qu'aux conférences démonstratives qu'il a faites publiquement sur l'expression des passions humaines.
De plus il a obtenu pension pour deux professeurs, l'un en géométrie et l'autre en l'anathomie, pour enseigner aux académiciens et à leurs disciples les proportions que doivent avoir les lignes aux lignes, les plans aux plans et les solides aux solides, les noms des muscles, fibres et tendons du corps humain, leurs situations et leurs mouvemens. Il a de plus aggrégé plusieurs gens doctes au nombre indéterminé des académiciens, qui, par leurs propositions, suppositions, objections, et par ces solutions qu'en donne Charles le Nurb, inspirent pour le moins d'aussi claires lumières que les livres de Flebieni20, particulièrement en son dictionnaire des Arts remply d'une doctrine si esquise qu'il a mérité d'être mis en parrallèle du gros volume d'instrumens musicaux que fit autrefois le bon père Mersenne.
L'ITALIEN. — Vous ne parlerez donc jamais que de votre Académie, comme si vous ne sçaviez pas qu'elle a été instituée en faveur de Charles le Nurb par le petit-fils d'un souffle en Q duquel il eut l'honneur d'être le laquais en sa jeunesse21. Si vostre le Nurb possédoit comme vous croyez la théorie de son art, on n'auroit pas eu lieu de composer la satire qui a été donnée au public sur les derniers tableaux exposez à la cour du palais Brion intitulée La Friperie des Peintres, où on voit que les siens ne sont qu'un rhabillage de lambeaux tronquez sur des estampes très grossièrement adaptez22.
Je ne dis rien du Saint Étienne de Notre-Dame : tout le monde sçait que c'est une copie du bas relief de Paul Ponce ; mais le Saint André des Airs qui est à l'opposite est sans contredit de la même fabrique que ses batailles, triomphes et autres ouvrages. S'il connoissait l'effet que doivent faire les passions de l'âme sur la face humaine, auroit-il, tant de fois comme il a, représenté le furieux pour le magnanime, le stupide pour l'héroïque, l'imbécille chagrin pour le modeste sérieux, le démoniacle ou le brailleur pour le criard effrayé, le constipé pour le plaintif affligé, sans observer en ses œuvres aucune distinction du caractère des personnes, d'autant qu'à son opinion la marque des mouvemens et conceptions de l'âme d'un grand Prince ne sont point différentes de celles d'un chétif valet. Son géomètre suit la maxime ordinaire de ceux de sa profession qui enseignent publiquement ce qu'ils ne savent pas, témoin son plan voisin du Pré au clerc. L'anathomiste achèvera de les précipiter dans la dureté et dans la sécheresse où ils sont déjà bien avancés. Pour ces hommes doctes qu'ils ont agrégez à leurs troupes, si vous appelez ainsi le borgne P. Renifor, procureur des putains et quelques autres de semblable étoffe23, je m'en rapporte à l'hérétique Testelin duquel le corps et l'âme sont aussi informes que les registres de l'Académie dans laquelle il est depuis si longtemps très digne secrétaire.
LE Narcfois. — En vérité, Monsieur, vous avez complètement effacé le peu d'estime que j'avais pour cette compagnie extravagante. Je ne m'étonne pas si plusieurs gens de mérite surpris par ce nom d'Académie, après l'avoir bien reconnue, y ont renoncé publiquement à la confusion de ces ignorans, lesquels, pour se vanger des affronts qu'ils en ont reçus, leur ont vilainement retenu ce qu'ils avoient exigé d'eux en leur réception, ce qui fit dire il y a trois ou quatre ans à l'un des abdicateurs que ces fourbes l'avaient volé et donné une partie de leur vol à un hopital en reconnaissance de l’azile que leurs pères et mères, ayeuls et bisayeuls, y avoient dès longtemps trouvé24.
Mais la surprise de quelques particuliers est peu considérable à l'égard de celle où est tombé la puissance supérieure en donnant un tiltre de Noble à Charles le Nurb pour avoir surpassé tous les peintres de son temps en l'art de peinture. J'eus dernièrement la bouche ouverte pour lui dire en face, après en avoir fait lecture, qu'on devoit du moins y avoir inséré qu'il fit pendre son cousin germain pour un crime que luy même luy avoit suggéré25 et le nombre des quittances et billets qu'il a fait écrire et signer en son nom par sa femme pour les donner comme il a fait aux ouvriers qui ont travaillé pour son maître sous sa direction. Pour moy je ne me facheray point du tout contre les étrangers qui en voyant les ouvrages de cet homme diront que les Narcfois ont la veue et le jugement plus troubles que n'eurent anciennement les Calcedoniens.
L'ITALIEN. — Vous auriez sujet d'être scandalisé si ce méchant peintre étoit le seul faux noble de vostre nation ; mais les dormeurs du Kieurelbam26 ? et les quarante deux mille familles desquelles les Scaliger ont prouvé l'origine infame (dans le manuscrit qui sera bientôt mis sous la presse) ne valient pas mieux, non plus que ceux de la fabrique de Guirese qui par les intrigues de Densbales27 ont attiré une si grande multitude que, si l'enregistrement n'avoit pas été plus cher que les lettres, vous n'auriez peut-être pas un porteur d'eau ni un porte-faix qui ne portât l'épée avec ses seaux et ses crochets. La robbe, la maltôte, et le secrétariat, et l'échevinage sont les garennes ordinaires de vostre Noblesse. Les extraordinaires sont le notariat faussaire, l'huisserie, le maquerelage, le laquaitisme, la forfanterie Galenique, etc. C'est un appas pour leurrer les sots, comme étoit autrefois le paradis du Roy des assassins.
Les Princes plus judicieux sçavent très bien que la vertu est le seul titre qui peut distinguer les bons des méchans, et que le premier qui a donné des lettres de noblesse aux autres n'en avoit point luy-même ; plusieurs l'ont retourné en ridicule comme depuis peu de temps le Prince de Lusitanie en donnant l'ordre de Chevalier del Christo à un frater barbier et à deux ignorans Médecins. Par ainsi ne soyez pas en inquiétude pour le titre de vostre peintre frippier ; il suffit pour vous en consoler de croire qu'il le reçut par raillerie en mesme temps et de la mesme main qu'Angely reçut le sien pour récompense de ses folies. Si l'un finit peu de temps après ses jours dans un grenier, la noblesse de l'autre ne peut le garantir de la bastonnade au pont de Neuilly, non plus que la révérence de l'Académie n'en a pas exempté plusieurs académiciens ses confrères qui en ont esté chargez à divers fois par les cochers des fiacres publics28.
Le Narcfois. -- Je conçois très bien par ce que vous venez de dire que la naissance est égale à tous les hommes et qu'aucuiz ne peut donner ce qu'il n'a pas ; mais je voudrois bien sçavoir si les titres de noblesse donnez par les Pontiphes rendent ceux qui les ont plus nobles et plus gentils que ceux des Princes séculiers.
L'ITALIEN. — Les titres nobles qu'ont donné, donnent et donneront les Pontiphes de Rome jusqu'à la fin du monde ont et auront les mesmes droits et prérogatives que ceux qu'a donné Jesus Christ estant sur la terre puisqu'ils sont ses Lieutenans. Mais croyez moi : laissons les Artisans et les Nobles en repos et en allons prendre le nostre ; car si quelque gentillatre à lievre nous avoit entendu sans nous connoitre, il nous cracheroit au nez le proverbe commun de ses semblables qu'il est ordinaire à la canaille de mépriser les nobles.
On aura remarqué sans aucun doute qu'à côté des accusations les plus diffamatoires et les moins vraisemblables contre Le Brun et ses amis, Jaillot (ou l'auteur quel qu'il soit) n'avait pas eu de peine à discerner les défauts du premier peintre : son penchant à l'imitation ou au plagiat des grands modèles italiens dans la peinture d'histoire ; les abus de sa pédagogie étroite qui prétendait, par l'étude de l'antique et du seul dessin, par celle de la fable et des bons auteurs, par la jonction des Académies de France et de Rome, infuser le talent aux élèves ; enfin son dogmatisme dans la représentation de cette chose individuelle et changeante qu'est l'émotion, dogmatisme en contradiction fondamentale avec le principe qui aurait dû présider à la rédaction de cet ouvrage sur l’Expression des passions, où il eut le malheur de prescrire les attitudes et les traits de physionomie propres à signifier la foi, l'estime, la frayeur ou l'amour simple.
Laissons de côté ce qui n'est qu'injure ou boutade : il reste dans ce libelle l'écho fidèle des reproches adressés à Le Brun par ses adversaires — ce qui n'empêchait pas ses adversaires de tomber dans les mêmes défauts ! Et quel dommage qu'on n'ait pu encore retrouver cette Friperie des peintres dont l'auteur s'appelait peut-être Simon Jaillot, et qui fut certainement la plus ancienne critique d'un des plus anciens Salons !
Parce que Le Brun avait été maltraité dans le Dialogue et que l'Académie y avait été prise à partie, y avait-il lieu de mobiliser M. de La Reynie, de perquisitionner chez Jaillot et de l'envoyer à la Bastille en attendant la sentence du procès ? Constatons simplement que la Bastille semblait faite tout exprès pour débarrasser des mauvais esprits les hommes en place et les corps constitués. Jaillot avait donc des droits incontestables à devenir l'hôte de la vieille prison d'État, car c'était un très mauvais esprit, et je ne serais pas étonné que par surcroît, il ait été l'auteur réel du libelle incriminé. Il le nia expressément ; mais dans les papiers saisis chez lui et qu'il reconnut avoir écrits, se trouva une clef des noms propres déformés dans le dialogue. On apprit ainsi par lui-même que Grodiran désignait Girardon, Nigaudren Regnaudin, Trapel Perrault, Zudmet du Metz, Guirese Séguier « petit-fils d’apothicaire », Denibale Bale Deny, « agent secret de Guirese », P. Renifor P. Fornier, « procureur des putains, des filous et de l'Académie ». Bien plus, une liste d'errata commis dans l'impression du libelle était écrite, elle aussi, de la même main. Et enfin des pages entières des passages les plus sérieux du dialogue, de ceux où l'auteur louait la profession du sculpteur au détriment de celle du peintre, se retrouvaient presque textuellement dans des considérations sur les beaux-arts que le pauvre artiste semblait avoir préparées pour la publicité.
Au reste, on ne tint pas grand compte de ces faits dans l'instruction que, sans beaucoup de sens critique, dirigea en personne M. de La Reynie du 23 juin au 12 septembre 1678. Après la levée des scellés, le premier interrogatoire et l'information conduite par le commissaire Camuzet, arrivèrent, le 4 juillet, des lettres patentes du roi « pour continuer la procédure et information commencée, faire et parfaire le procès extraordinairement aud. Jaillot et autres ses complices qui se trouveront avoir composé, vendu ou débité le libelle calomnieux et diffamatoire qui a pour titre Dialogue d'un gentilhomme Narcfois avec un Italien, circonstances et dépendances, instruire et juger led. procès en dernier ressort ».
L'instruction semble avoir été laborieuse. Le 12 juillet, on trouve une « addition d'information faite par le s" Camuzet » et le 15 juillet, une « seconde addition d'information ». Il est visible qu'on s'occupa presque exclusivement de faire avouer ou de prouver à Jaillot qu'il avait écrit de sa main les diverses lettres anonymes injurieuses envoyées précédemment à l'Académie, puisque le 13 juillet intervient une « sentence qui ordonne la vérification des écritures dont était question par les sieurs du Houlx, Loyauté et Lanchenu, experts-maîtres écrivains nommés d'office ». On fournit à ce trio de graphologues des pièces de comparaison, et, le 13 août, Jaillot reconnut que les pièces examinées par eux étaient écrites de sa main.
De ce jour Jaillot fut définitivement perdu, les experts n'ayant aucune raison de prendre sa défense, les intentions du juge étant évidentes, et les pièces conservées encore aujourd'hui se prêtant aux conclusions les plus contradictoires. Le 29 août, on constate qu'il existe une « requête non répondue dud. Jaillot tendant à ce qu'il lui fût donné un conseil pour se justifier de son accusation ». Et le 12 septembre, sur la foi des dits du Houlx, Lanchenu et Loyauté précédemment confrontés avec Jaillot, fut rendue par M. de La Reynie assisté de sept conseillers du Châtelet, la sentence qui déclare « led. Jaillot dûment atteint et convaincu d'avoir composé et débité le libelle diffamatoire intitulé Dialogue d'un gentilhomme Narcfois et d'un Italien, pour réparation de quoi il est banni pour cinq ans de la ville, prévôté et vicomté de Paris, il lui est enjoint de garder son ban à peine de la vie, et condamné en 300 livres d'amende envers le roi ; ledit libelle est déclaré injurieux et scandaleux, et comme tel ordonné qu'il sera brûlé en place de Grève par l'exécuteur de la haute justice. »
Ce n'est que le 13 janvier 1679 que Colbert ordonna l'élargissement de Jaillot ; mais la peine du bannissement dut être commuée ou la surveillance illusoire ; car Jaillot mourait le 23 septembre 1681 au quai des Grands-Augustins, très probablement chez son frère ; il fut qualifié sur le registre de SaintAndré des Arcs, sa paroisse, du titre de sculpteur du roi. Il devait avoir quarante-huit ans environ, et peut-être sa raison avait-elle été ébranlée par son procès un peu plus encore qu'elle ne l'était quelques années auparavant.
Car, il faut bien le dire, ce n'était pas par pure et gratuite dérision que Le Brun avait amené l'Académie à se dessaisir du morceau de réception de Jaillot en faveur de l'hôpital des Petites-Maisons. Les papiers saisis en 1678 sont parfois d'un homme intelligent qui s'est assimilé quelques fécondes idées de son temps, parfois d'un novateur généreux et hardi, parfois, hélas ! d'un déséquilibré hanté par des rêves irréalisables de justice, par des chimères administratives, par le plus inquiétant dogmatisme artistique. Il y avait chez Jaillot un inventeur maniaque, et, précisément à cause de sa manie, on eût pu lui épargner la Bastille.
Cet homme pieux, chez lequel la justice saisit sous ce titre Réflexions touchant les livres, une liste d'ouvrages nettement jansénistes en même temps qu'une épigramme manuscrite contre l'archevêque de Paris29, avait écrit quelques pages sur les Arts de peinture et sculpture qui témoignent de son amour et de son respect pour ces arts, autant que de ses illusions sur le pouvoir de la théorie. S'appuyant sur les mêmes textes de l'Écriture que l'auteur anonyme d'une très intéressante Lettre d'un ecclésiastique à un sien ami sur le sujet des peintures nues30, il affirme que « la sculpture n'est pas moins recommandable au-dessus des autres arts que le corps opposé aux rayons du soleil l'est au-dessus de l'ombre qu'il produit », et que « le sculpteur ne reconnaît pour auteur de son art que Dieu en trinité qui, au commencement des temps, créa toutes choses en nombre, poids et mesure et forma l'homme à son image et semblance ». La sculpture est une manifestation de la piété et un moyen de l'entretenir chez les hommes. Mais depuis Adrien elle ne s'est guère relevée, et il rie faut point attendre de chefs-d'ouvre comparables à ceux de l'antiquité « jusques à ce que les principes certains en soient rétablis ». Veut-on savoir ce que Jaillot entend par les principes de la sculpture ? On verra qu'il professa à peu près la même doctrine que son ennemi Charles Le Brun : « La théorie ou science de l'art consiste, dit-il, au véritable discernement du corps humain parfait d'avec l'imparfait et à la connaissance précise des proportions régulières de son tout avec ses parties, et réciproquement de chacune partie du tout entre elles dans les différents âges, situations et constitutions. Si le sculpteur ignore les passions de l'âme qui réfléchissent sur la face humaine, il représentera souvent la fureur pour la magnanimité, la stupidité pour la modestie, la rage et le désespoir pour la douleur. L'éducation et la naissance causent une différence notable aux passions humaines. L'expression de la colère d'un grand prince et celle de son valet sont presque autant dissemblables que leur naissance et leur fortune. Les mouvements du corps et de ses parties doivent être disposés conformément à la passion dominante si on veut représenter une figure à laquelle il semblera ne manquer que la vie. »
Echo des préceptes de son temps, Jaillot a le mérite de les avoir compris et le tort d'en avoir, bien plus encore que Le Brun, exagéré l'importance, le tort aussi d'avoir trop présumé de lui-même, car il écrit avec une candeur déconcertante : « J'ai retrouvé la véritable stéréométrie animale par l'usage de laquelle les anciens ont construit les ouvrages que l'on voit encore à Rome et autres lieux, lesquels, manque de cette science, ont été inimitables jusques à présent. Cette doctrine est tellement infaillible que, pour peu d'industrie, de pratique et de jugement que puisse avoir le sculpteur, il fera ses ouvrages dans la même régularité que les anciens ont fait les leurs. »
Et il s'excuse de ne point initier à ses découvertes le public, malgré les instances dont il a été l'objet : « Ces ouvrages, explique-t-il, ne pouvant être rendus intelligibles sans les démonstrations de plusieurs figures humaines et d'animaux représentés en diverses situations, et, parce qu'à cet effet il est nécessaire d'avoir plusieurs hommes pour extraire les plus belles parties d'un chacun et en faire des composés réguliers incontestablement prouvés par les plus fameux inonuments de l'antiquité, je n'ai pu, pour satisfaire à quelques amis, entreprendre plusieurs voyages et faire une dépense qui m'aurait trop incommodé, ce que je laisse par droit aux princes intéressés au rétablissement des beaux-arts. »
Il ne semble point que les princes intéressés au rétablissement des beaux-arts aient profité de la noble abnégation de Jaillot, et c'est précisément Le Brun qui réalisait le plus exactement, sinon le plus heureusement, le programme de l'artiste dans son traité de l'Expression des passions et dans les croquis d'hommes et d'animaux qu'il dessinait pour démontrer les relations existant entre certains signes physiques et certains traits du caractère.
Les préoccupations d'Alexis Hubert Jaillot, devenu éditeur de cartes géographiques, semblent avoir exalté Simon au point de lui faire chercher dans l'art de la cartographie la solution des problèmes économiques qui se posaient si cruellement dans le dernier quart du XVII° siècle. Un projet de lettre saisi également par La Reynie, laisse pressentir véritablement les nobles paroles d'un Vauban, et on peut se demander si Jaillot n'a pas eu un éclair de génie, quand il s'est vanté de pouvoir réaliser les réformes utiles au bien du peuple. Il veut représenter sur les cartes tous les détails à l'aide desquels on déterminera « la rectitude des chemins et des routes lesquelles se trouveront incomparablement plus courtes qu'elles n'ont été jusqu'à présent à cause de la sinuosité des anciens chemins ». Il indiquera également « les lieux propres à faire des canaux, ponts et chaussées pour la commodité du commerce », et quant aux frontières des Etats, elles seront « tellement distinctes qu'il sera impossible aux princes voisins d'en usurper la grandeur d'un pouce ». Sans insister sur tant d'inquiétantes naïvetés, arrivons tout de suite à la grande idée de Jaillot : « Je peux, écrit-il, faire d'autres cartes géométriques par lesquelles le prince verra au juste toutes les terres de culture qui sont dans chaque paroisse de son État et à qui elles appartiennent. Par ce moyen, il pourrait imposer des droits de taille ou gabelle à une somme annuelle par chacun arpent, et ainsi le riche paierait à proportion du pauvre, et le revenu de chacune paroisse pourrait être porté entre les mains des échevins de la ville plus proche pour être ensuite rendu fidèlement au Trésor royal, ce qui serait un grand profit du prince qui ne verrait pas ses deniers diminuer en passant et repassant par tant de mains peu fidèles, comme il a été pratiqué jusqu'à présent. Et quoique les officiers de la maison du prince, les veuves et les orphelins fussent exempts de tailles et autres impositions, les revenus du prince s'en trouveraient beaucoup plus grands qu'ils n'ont été jusques à présent. Si, par intempéries, les terres de quelques paroisses étaient infructueuses une ou deux années de suite, on verrait par la carte ceux qui ont souffert ce dommage, sans qu'on pût le diminuer ni représenter plus grand qu'il ne serait en effet. » Il faut louer Jaillot de s'être ému des souffrances du peuple et d'y avoir cherché un remède ; mais son émotion était partagée par beaucoup de ses contemporains31, et comment croire que beaucoup n'aient pas songé aux moyens de répartir plus équitablement l'impôt ? Jaillot ne faisait ici encore que répéter probablement des idées courantes, en prêtant à la science cartographique un pouvoir notablement exagéré. La meilleure carte ne peut hélas ! exprimer tout ce que Jaillot lui suggère.
Du moins, peut-on dire, il a songé à mettre la cartographie au service de la justice en matière économique. Oui ; mais n'oublions pas que, dès 1663, Colbert, dans une Instruction pour les maîtres des requêtes, commissaires départis dans les provinces, fit rechercher et corriger les cartes existantes, que dès l'établissement de l'Académie des Sciences, en 1666, Carcayi, porte-parole du ministre, déclara « à la Compagnie que Mer Colbert désirait que l'on travaillât à faire des cartes géographiques de la France plus exactes que celles qui ont été faites jusqu'ici, et que la Compagnie prescrivît la manière dont se serviraient ceux qui seront employés à ce dessin ». Bref, l'intérêt que portent Colbert et l'Académie à ce projet est si vif que de 1671 à 1678 on dresse la carte des environs de Paris aussi exactement qu'on pouvait le souhaiter32. Il est bien évident que tout le monde comprit dès le début des travaux quelles en pouvaient être les conséquences au point de vue administratif et financier, que la question dut être discutée plus d'une sois chez Jaillot le cadet, lequel précisément ne se sentit la vocation de géographe que lorsque l'Académie eut commencé à diriger les travaux de la carte de l'Ile de France, et par conséquent que Jaillot l'aîné n'eut d'autre mérite que celui de s'enthousiasmer pour un projet excellent dont il s'exagérait les résultats possibles. Le pauvre artiste parlait vraiment de la cartographie en illuminé, et dans la même lettre, continuant à vanter ses talents, il déclarait : « Quant aux arts nécessaires pour l'utilité ou décoration d'un État, je peux donner des règles infaillibles pour construire des bâtiments plus réguliers, plus promptement exécutés et à la troisième partie du prix moins que l'on a payés depuis plusieurs années, et si, les ouvriers en seront mieux payés. » Décidément, pour un homme raisonnable, Jaillot avait trop de talents : il se sentait capable de changer la face de la terre. Il est difficile de se tromper sur de tels symptômes.
Au reste, la confirmation de sa manie se trouve dans d'autres écrits où il se flatte d'avoir « depuis peu de temps inventé une machine qui est sans doute la même par laquelle Archimède enlevait les vaisseaux de Marcellus au siège de Syracuse... » Il en avait « inventé une autre pour accrocher les vaisseaux ennemis sur mer et les attraper à soi, et une autre pour prendre des prisonniers ou sentinelles avancées par laquelle on peut aussi prendre des bêtes farouches ». Du même coup, il avait « trouvé une voie conforme aux lois divines et humaines pour rendre la justice brièvement et avec une équité si grande que le père condamnerait son fils ou le fils son père, s'ils étaient débiteurs ou criminels, sans savoir contre qui ils auraient prononcé la sentence, ce qui purgerait un État de la chicane invétérée qui est le grand chemin de l'enfer et la ruine des peuples ». Le malheureux exposait les détails de son système judiciaire.
Et voilà l'homme que Le Brun et l'Académie signalèrent à Colbert comme un insupportable agresseur, voilà l'homme que La Reynie eut le courage de condamner après avoir eu sous les yeux de pareilles élucubrations, voilà le dangereux criminel qui resta à la Bastille plus de cinq mois après avoir encouru la peine de bannissement. Mieux eût valu lui laisser sculpter ses crucifix d'ivoire dont Florent le Comte déclarait que « l'on y trouve tout ce qu'on peut demander de savant et de dévot », et que « s'il donnait un sujet d'étude aux uns, les autres n'y trouvaient pas moins de sujets de méditation ». Il laissa le souvenir d'un artiste habile ; moins de vingt ans après sa mort, le même Florent le Comte signalait ses ouvrages dans « les plus curieux cabinets de l'Europe. Monsieur son frère, ajoutait-il, possède un de ses grands crucifix d'ivoire qu'il regarde comme une pièce digne de la curiosité d'un roi ». Ce janséniste sévère, qui fut un artiste irritable, méritait plus de ménagements, et il est cruel de lui avoir signifié à lui-même sa tare en déposant aux Petites-Maisons son morceau de réception académique. Du moins cette injure profita-t-elle à sa renommée, puisqu'au XVIII° siècle une des seules œuvres qui semblent avoir perpétué la mémoire de son talent est précisément celle qu'on avait si indignement traitée.

1. Les pièces manuscrites concernant les différends de Simon Jaillot et de l'Académie sont conservées à la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts (n° 48 VII, du Catalogue de M. Bengy-Puyvallée) ; celles qui se rapportent au procès se trouvent à la Bibliothèque de l'Arsenal (Archives de la Bastille, B 10363, B 12531, B 12570). - Les renseignements les plus importants sur Jaillot se trouvent aux tomes I et II des Procès-verbaux de l'Académie Royale, au tome III du Cabinet des singularités d'architecture, peinture, sculpture et gravure, de Florent le Comte, aux articles Jaillot et Villerme de l’Abecedario de Mariette, à l'article Jaillot du Dictionnaire de Jal, dans une étude signée G. S. (Gaston Schéfer) et parue dans la Chronique des arts du 22 mai 1897, p. 192-193, enfin dans le Dictionnaire des sculpteurs de l'École française de S. Lami, et dans les Notes d'un compilateur sur les sculpteurs et la sculpture en ivoire, par Ph, de Chennevières.
2. Hubert Jaillot, qui grava peut-être les belles cartes sorties de son atelier, fut le fondateur de la maison qui, au XVIIro siècle, édita des atias excellents. Il avait épousé la fille d'un marchand graveur de la paroisse Saint-André-des-Arcs. On le voit choisir comme parrain d'une de ses filles le fameux Samson, géographe ordinaire du roi ; il prend lui-même ce titre quelques années après son arrivée à Paris et ne meurt qu'en 1712.
3. Cette pièce manuscrite a été certainement copiée dans un document imprimé qu'il ne serait sans doute pas impossible de retrouver (N° 967 du Catalogue de la collection de pièces sur les beaux-arts, par Georges Duplessis).
4. Dans la seconde édition que Germain Brice fit paraitre du vivant de Le Brun en 1687, il est à remarquer que Simon Jaillot n'est pas nommé, mais qu'il est question, à l'Hôpital des Petites-Maisons, « d'un crucifix d'un excellent maitre et qu'on estime beaucoup ».
5. Mémoire publié au t. Il des Procès-verbaux de l'Académie, pages 115-116.
6. Procès-verbaux de l'Académie Royale, t. II, p. 115.
7. Procès-verbaux de l'Académie, t. II, p. 112. Voir p. 53 les raisons pour lesquelles Le Brun n'allait plus à l'Académie.
8. Ct. Histoire des Directeurs, par Hulst.
9. Procès-verbaux, t. III, p. 114.
10. Anagramme de François (pour Français).
11. Anagramme de Paris.
12. Cette « conjonction » ou plutôt cette jonction des deux Académies fut proposée par Le Brun à ses confrères le 2 février 1676, et les articles approuvés par le roi furent signés des académiciens de Paris à la séance du 28 novembre 1676. Les pièces officielles qui s'y rapportent sont conservées parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts sous la cote 552 ll.
13. Il s'agit évidemment de Jean Goujon.
14. Anagrammes de Errard, Girardon, Regnaudin, Coypel.
15. Allusion à Perrault.
16. Anagrammes de Perrault et de Du Metz.
17. Anagrammes du Louvre et de Versailles.
18. On ne peut guère douter que ce pamphlet soit l'œuvre d'un sculpteur, et Simon Jaillot, qui était sculpteur, a proclamé ailleurs la suprématie de la sculpture dans des termes assez analogues.
19. Charles Le Brun. Tout ce raisonnement est sans doute dirigé contre le discours tenu par Le Brun en faveur du dessin le 9 janvier 1672 (Cf. A. Fontaine, Conférences inédites de l'Académie, pages 35-43), quelques jours avant qu'éclatâi le premier scandale causé par Simon Jaillot.
21. Anagramme de Félibien et allusion à ses Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres.
22. Le chancelier Séguier.
23. Il s'agit de l'exposition de 1673 qui passe à tort pour le premier Salon. La Friperie des Peintres, que personne n'avait signalée et dont les contemporains n'ont pas parlé, n'a pu être retrouvée.
24. P. Renifor est le procureur P. Fornier ou Fournier qui défendit habilement les intérêts de l'Académie.
25. Ce propos ne peut être que celui de Simon Jaillot, le seul abdicateur connu, abdicateur d'ailleurs involontaire. Son morceau de réception est le seul qui ait été donné à un hôpital.
26. Un certain Louis Le Brun, cousin de Charles, fut pendu en 1664 pour avoir voulu l'empoisonner (voir l'Abecedario de Mariette, t. III, p. 95). Les Archives Nationales conservent sous la cote X28 1029 un interrogatoire du 17 janvier 1664 ainsi conçu : « Louis Le Brun, 35 ans..., a dit qu'il est peintre et demeurait en une maison appartenant au Sr Le Brun peintre et que le Si Le Brun le faisait travailler, qu'il est le cousin du Sr Le Brun, que, le 22 novembre 1663, il fut en la maison du Si Le Brun et mit du poison dans son potage, a dit qu'il demandait pardon à MMrs et l'a fait sans savoir ce qu'il faisait... que personne n'est mort... a prié MM** d'avoir pitié de lui. » Il va de soi que l'accusation lancée dans le libelle contre Le Brun est diffamatoire.
27. Dans les Errata trouvés parmi les papiers de Jaillot, on lit que Kieurelbam doit être remplacé par Vinctum, ce qui reste aussi obscur.
28. Dans la clef trouvée parmi les papiers de Jaillot on lit : Guirese, Séguier, petitfils d'apothicaire et Densbale, Bale Deny, agent secret de Guirese.
29. Tout ceci ne repose sur aucun fait connu et semble simplement inventé.
30. Voici les deux quatrains conservés par Jaillot : D'un sonnet satirique ici chacun murmure :
Un prélat y paraît de sa race entêté,
Et, justement repris de trop de vanité,
Il reçoit d'Harlay-Quint le nom et la figure,
Mais on ne sait donc pas que, d'un ton fort rassis,
Autrefois il s'orna de ce titre folâtre.
Lorsqu'il quittait Rouen pour venir à Paris,
Il dit qu'il ne faisait que changer de théâtre.
31. Revue universelle des arts, t. XXI, p. 209.
32. Cf. Maurice Lange, La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales, Introduction et chapitre VII, p. 146-163.
33. Voir à ce sujet dans les Annales de Géographie (mai 1909), l'article de M. Gallois sur l'Académie des Sciences et les origines de la carte de Cassini, M. Gallois a indiqué dans son livre intitulé Régions naturelles et noms de pays (p. 326-327) le rôle très modeste de Hubert Jaillot comme géographe.

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