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Victor Huguenin

Dole, 1802 - Paris, 1860


« Poursuis, toi dont le marbre encore tout palpitant
Pleura sur ce vieux roi, pauvre, nu, grelottant
Vers qui la douce Odette en souriant s'incline.

Laisse aboyer l'envie. Eh ! qu'importe après tout ?
Si le chemin est âpre et parsemé d'épine,
L'horizon est immense et la gloire est au bout. »



Tels sont, en 1837, les encouragements de Gindre de Mancy1 à Victor Huguenin, strophes vibrantes par lesquelles le poète franc-comtois avertit le jeune sculpteur des désillusions et des obstacles qui parsèment inévitablement une carrière. Dans un xixe siècle artistiquement riche à l'excès, complexe et disparate, le parcours de Victor Huguenin, statuaire, apparaît comme un infime maillon d'une incroyable chaîne. Son destin, forcément unique, n'en apparaît pas moins représentatif des usages et des étapes clés d'une vie d'artiste dans cette période captivante. Néanmoins, le parcours de Huguenin reste encore parsemé d'éclipses, qui brouillent parfois notre vision de cet homme apparemment passionné par son art, ambitieux, ayant sans doute rêvé de succès, mais souvent déçu et assailli par le doute. C'est à travers quelques lettres à peine et quelques articles que nous essayons de relever les indices épars de sa personnalité et de ses conceptions artistiques. Mais hélas, on ne peut occulter les multiples éléments qui se dérobent encore et imposent la prudence, laissant parfois à l'historien un goût d'inachevé un peu frustrant. Les états civils sont trop souvent lacunaires, les archives incomplètes ou dispersées, mais surtout, nombreuses sont les œuvres détruites par les accidents du temps et les négligences (Buste de Colbert du musée de Reims, détruit pendant la Première Guerre Mondiale ; Buste de Bichat dans la cour de l'Hôtel-Dieu de Lons, fondu en 1944 ; Massacre des Innocents du musée des Beaux-Arts de Dole, scié en 1959) ou bien trop longtemps ignorées et aujourd'hui non localisées (Christ au Jardin des Oliviers, La Poésie sacrée, Psyché évanouie). Travailler sur un artiste de moindre renommée, un de ceux qu'on appelle quelquefois les « petits maîtres », s'apparente étrangement à un jeu de puzzle, dans lequel les pièces maîtresses sont bien en place, mais ne peuvent dissimuler les manques.



Les années de formation


Victor Huguenin naît à Dole (Jura) le quatrième jour du mois de Ventôse de l'an dix de la République française, c'est-à-dire le 21 février 18022. Il est le second enfant et unique fils d'Antoine Guillaume Huguenin, musicien, déjà âgé de 38 ans, et de Marie Lacombe, 32 ans. De son enfance doloise, nous ne savons presque rien jusqu'à l'âge de 16 ans environ, lorsque les prémices d'une vocation artistique le conduisent à Salins (Jura), où il entre en apprentissage dans l'atelier d'un modeste maître sculpteur, auprès duquel il restera deux années, jusqu'en 1820-21 environ. Le journal local, Le Salinois, nous relate en 1846 ses premiers pas en art. « Il y a vingt-cinq ans environ, écrit Ch. Gauthier, qu'un jeune homme, un enfant, voulais-je dire, arrivait de Dole à Salins avec un mince bagage, mais riche de résolution, riche surtout d'espérance, comme on l'est toujours à seize ans. À peine le petit Victor, cet enfant aux cheveux blonds, à la mine éveillée, avait-il franchi les portes de la ville qu'il s'en quit de la demeure d'un sculpteur nommé Besand, dont il venait réclamer les leçons (...). L'enfant (...) passa deux années dans l'atelier de Besand, et c'est là, de son propre aveu, qu'il trouva le meilleur enseignement. »3

Nous ne retrouvons ensuite la trace du jeune sculpteur qu'en 1822, là encore grâce à un périodique de l'époque. Son nom apparaît en effet dans Le Journal de la Côte d'Or, à la rubrique « Distribution des prix de l'Ecole de dessin »4. Huguenin obtient alors un deuxième accessit en sculpture pour une figure de Saint Jean et un troisième accessit pour un groupe représentant Pluton enchaînant Cerbère. L'Annuaire du Jura5 de 1843 indique par ailleurs qu'il fut l'élève du sculpteur Nicolas Bornier (1762-1829), bien que son nom n'apparaisse nulle part dans les archives de l'école des Beaux-Arts de Dijon. Enfin, une lettre tardive de Huguenin6 nous apprend qu'il eut le sculpteur François Jouffroy (Dijon, 1806-Laval, 1882) comme condisciple de cette période ; il cosigna d'ailleurs avec lui une œuvre de jeunesse, offerte ensuite au musée de Dole, un buste de Talma, le grand tragédien de l'Empire, représenté dans son plus célèbre rôle, Néron. Ainsi, les vingt premières années de la vie de Huguenin tiennent-elles en quelques lignes à peine, rassemblant des éléments clairsemés, dont certains relais nous font encore défaut.

Le 11 avril 1825, Victor Huguenin franchit une nouvelle étape en s'inscrivant à l'École des Beaux-Arts de Paris. Sa candidature est d'ailleurs présentée par Bornier, ainsi que par Étienne-Jules Ramey, dit Ramey fils (1796-1852), dans l'atelier duquel il étudie désormais. Intégrer l'École des Beaux-Arts de Paris représentait sans doute une chance immense pour un jeune artiste provincial, avide de célébrité et de succès. C'était entrer dans une institution prestigieuse entre toutes, bénéficiant alors d'une aura considérable ; elle était le « lieu privilégié des arts majeurs »7 et les artistes qui y accédaient pouvaient espérer connaître plus tard une carrière honorable, en leur qualité d'anciens élèves ou mieux encore, de Prix de Rome. Ce précieux label était aussi un sésame supplémentaire et efficace pour revendiquer les commandes dispensées par le pouvoir. Enfin, tenter sa chance à Paris constituait une étape incontournable pour l'artiste ambitieux. À Paris se confrontent les talents ; les œuvres, présentées à un large public, y sont discutées, commentées et achetées. C'est donc là que se fondent les réputations, que se bâtissent les carrières. Toutefois, pour un jeune homme de condition modeste comme Huguenin, cet objectif ne fut sans doute pas facile à atteindre. C'est d'ailleurs pourquoi les autorités de la ville de Dole, conduites par le maire Léonard Dusillet (1769-1857), protecteur éclairé des arts et fondateur du musée en 1821, cherchèrent à aider financièrement le jeune artiste. Elles tentèrent notamment de faire voter à son profit une allocation annuelle de 800 francs, renouvelable pendant trois ans. Le Conseil municipal de Dole, lors de sa séance du 20 juillet 1826, formule ainsi sa requête auprès du Préfet du Jura : « Un jeune homme de Dole, nommé Huguenin, statuaire à Paris, et élève de Ramey, montre les dispositions les plus heureuses pour la sculpture ; mais son manque absolu de fortune ne lui permet pas de se livrer à l'étude de cet art. Plusieurs membres de l'Institut tels que MM. Quatremerre de Quincy [sic], Cartelier; Ramey père, Lesueur et Droz de l'académie française ont recommandé, avec instance, aux bontés de l'administration municipale, ce jeune homme dont ils font le plus grand éloge sous le rapport des talents qui peuvent honorer un jour la patrie d'Huguenin. »8

Toutefois, malgré l'appui de ces noms illustres et une volonté sans faille, le Conseil municipal réclamera invariablement pendant trois années consécutives le versement de cette allocation avant que le Préfet ne consente enfin à donner officiellement son accord, en 1828. On peut s'étonner de tant de réticences vis-à-vis d'un jeune artiste prometteur et si bien considéré par ses compatriotes. Si, en guise de réponse, le registre des délibérations municipales évoque un système généralement peu favorable aux arts, en revanche, l'inventaire ancien de la bibliothèque de Dole, où furent déposées plusieurs œuvres de Huguenin, nous livre une explication plus surprenante et plus politique : « malgré des tracasseries inouïes, de la part de l'administration supérieure, Mr Dusillet fit maintenir au budget l'allocation de la ville pour soutenir Huguenin à l'école des Beaux-Arts à Paris. Veut-on connaître pourquoi on refusait cette faveur à cet artiste ? Son crime était d'avoir fait le buste de Talma !... »9 Au cœur de la Restauration, l'administration monarchique voyait évidemment d'un assez mauvais œil le don à une institution publique, par un jeune homme pourtant inconnu, d'un buste du tragédien préféré de l'Empereur.

Mais au-delà de l'anecdote, le choix de ce sujet par le jeune sculpteur pourrait sembler révélateur de convictions plus profondes. Huguenin n'est ni un artiste maudit, ni sans doute un homme extraverti, tourmenté par des passions excessives. Cependant, il appartient à la génération désabusée, qui naît sur les cendres de l'Empire, brutalement privée des gloires retentissantes et de la ferveur des conquêtes napoléoniennes, vénérant cette période d'action épique et trouvant difficilement sa place dans un monde qui paraît lui avoir été confisqué. C'est évidemment la jeunesse que décrit Alfred de Musset dans sa Confession d'un enfant du siècle (1836) et dont il justifie ainsi la souffrance : « Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes, le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. »10 La nostalgie de l'Empire, vu à travers une légende dorée lyrique et passionnée, le rejet d'une société policée et étouffante, cadenassée par une gérontocratie omnipotente, le doute et l'angoisse face à l'avenir constituent autant d'éléments à la source même du romantisme. Victor Huguenin rejoint incontestablement cette sensibilité, même si son romantisme est assez souvent modéré, tempéré par des influences plus académiques. Cependant, sa réceptivité aux préceptes romantiques se perçoit dès ses premières œuvres, que ce soit par le choix du sujet ou par le style adopté (buste du général Delort, Charles VI et Odette, Massacre des Innocents) ; elle se décèle aussi à travers quelques indices de son tempérament, oscillant souvent entre ardeur et lassitude, entre volonté et abattement. Nous en donnerons pour preuve le parallèle entre une lettre, certes tardive, de Huguenin et quelques phrases de Musset toujours, qui oppose, dans la société de cette première moitié du siècle, deux types d'hommes, « d'une part, les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l'infini, [qui] plièrent la tête en pleurant (...) ; d'une autre part, les hommes de chair [qui] restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives (...). »11. Or, certains mots du sculpteur se rapprochent étonnamment de ceux du poète : « hélas ! si tant est que j'ai quelque talent, et que je sois parvenu à faire vibrer parfois cette corde de l'Âme, qui ne s'émeut qu'aux grandes impressions, croyez que cela se paye trop cher. L'homme qui vous semble partagé de telle sorte qu'il puisse parfois initier ses semblables à son sentiment, n'est pas à certain point de vue un homme complet il lui manque cette science de la vie qui fait des hommes positifs, et le blame [sic] de ceux-ci est trop souvent sa récompense. »12

Pourtant, les quelques commentateurs des débuts de Huguenin nous tracent le portrait d'un homme avant tout épris de son art et déterminé. Les obstacles et les déroutes auxquels sa carrière s'est souvent heurtée sont probablement les principaux responsables de cette perte de confiance et d'enthousiasme, qui s'accentuera avec l'âge. L'entrée à l'École des Beaux-Arts de Paris fut une première conquête pour le jeune artiste qui, reconnaissant des témoignages d'encouragement de ses compatriotes dolois, leur offrit, dès avant 1828, une de ses toutes premières œuvres exécutée dans la capitale et datée de 1825, un Prométhée attaché au rocher et dévoré par le vautour. C'est d'ailleurs l'unique témoignage qui nous soit conservé de ses années d'apprentissage parisien. En effet, les archives de l'École des Beaux-Arts ne renferment a priori aucun élément le concernant, à l'exception du registre d'inscription, forcément lapidaire. Deux annotations semblent tout juste indiquer qu'il s'est bien présenté aux concours des classes en 1826 et 1828. En revanche, nous ne savons même pas s'il a essayé de concourir pour le Prix de Rome de sculpture. À cette période, aucune liste des élèves se présentant au concours n'était dressée avant l'étape de la seconde épreuve, stade que Huguenin n'a jamais atteint... Par ailleurs, l'enseignement de l'École imposait alors relativement peu de contraintes. Les étudiants, s'ils passaient un nombre limité de concours d'émulation par an et s'ils y obtenaient au moins une médaille tous les deux ans, pouvaient rester inscrits pendant des années, parfois jusqu'à trente ans, âge limite pour tenter le Prix de Rome. De plus, les cours dispensés au sein de l'Ecole n'étaient pas forcément les plus importants. Les étudiants se formaient surtout dans l'atelier d'un maître à l'extérieur de l'École. Ce fut vraisemblablement le cas pour Huguenin travaillant sous la conduite de Ramey fils. Mais une fois de plus, nous ne savons pas précisément quand s'achevèrent pour lui ces années de formation.



« Un homme qui a la conscience de son talent »13


Nous n'avons pas non plus retrouvé la date et le lieu de son mariage avec Jenny Anne Claude Hustache, qu'il épouse sans doute vers 1828 ou 1829. Leur premier enfant, Alexandrine Antoinette naît le 14 novembre 1829 à Paris14. Marié et père de famille à 27 ans, Victor Huguenin est alors contraint de gagner sa vie. Quitte-t-il l'École des Beaux-Arts à l'issue de l'année 1829, revient-il aussitôt dans le Jura ou demeure-t-il encore quelque temps à Paris après la naissance de sa fille ? Ce sont autant de questions sans réponse. On peut tout au plus estimer qu'il est déjà établi à Arbois (Jura) dans le courant de l'année 1831, où il enseigne le dessin à l'école municipale. En effet, sa seconde fille, Lucienne Élisabeth, naît dans cette ville le 8 janvier 1832, de même que son fils Alphonse (parfois connu sous le nom d'Adrien) le 7 janvier 183315. Mais dès le mois de mars de la même année, Huguenin démissionne de l'école de dessin et quitte le Jura pour s'établir cette fois à Besançon.

En fait, il semble que, dès 1832, il ait de lui-même sollicité auprès de la municipalité bisontine la réouverture d'une classe de sculpture et la place de professeur qui l'accompagnait. Opérant habilement et se sachant peut-être soutenu par des personnalités bienveillantes, Huguenin offrit tout d'abord à la municipalité une statue d'Ève, exposée dans les salons de l'Hôtel de Ville, avant d'annoncer ouvertement ses intentions. Seulement, le 5 janvier 1833, la chose étant rendue publique, un conseiller municipal s'avisa de contrecarrer le déroulement sans heurt de cette démarche audacieuse et requit d'abord une enquête sur les mœurs du postulant. Ce contre-temps permit à un autre candidat, Jean-Baptiste Maire (1789-1859), de manifester à son tour son désir d'obtenir le poste convoité au sein de l'école de sculpture officiellement réouverte. Cette concurrence entre un jeune prétendant n'ayant pas réellement fait ses preuves et un sculpteur plus chevronné, qui plus est originaire du Doubs, fait l'objet de longues pages dans les délibérations du Conseil municipa16. On y apprend notamment le soutien apparemment décisif de l'académicien Droz à Huguenin, grâce à une lettre envoyée de Paris, ainsi que la réputation d'homme parfaitement recommandable dont jouissait le jeune artiste auprès de ses concitoyens. Si Jean-Baptiste Maire tente bien sûr d'opposer son expérience à la jeunesse du Jurassien, le Conseil municipal lui reproche en retour une sorte de dilettantisme dans sa carrière, argumentant que Huguenin, bien que chargé de famille et confronté lui aussi à des difficultés, sut néanmoins rester « artiste en dépit de la fortune. » Toujours en sa faveur, le Conseil loue aussi dans sa pratique artistique « la fixité des goûts, de la constance dans les études, de la persévérance dans la culture et l'exercice de son art. » Convaincus que « le passé et le présent semblent [leur] promettre en lui un homme entièrement voué à la sculpture et exclusivement amoureux de son art », les membres du Conseil finissent par le nommer au poste de professeur, si chèrement disputé, le 1er février 1833. La ville lui octroie de surcroît un logement et un atelier, pour un bail de trois ans. Huguenin, lorsqu'il s'installe à Besançon, a plus de trente ans et malgré son séjour dans la capitale (qui aurait duré huit ans selon Charles Weiss17), il est encore considéré comme un artiste en cours de formation, n'ayant pas totalement fait ses preuves. Il n'a pas encore exposé au Salon et sa statue d'Ève, alors présentée à l'Hôtel de Ville, semble avoir été sévèrement critiquée. Aussi, l'accession de Huguenin au poste de professeur de sculpture ne peut-elle être qu'une étape supplémentaire, un nouveau tremplin dans sa carrière, qui lui permet notamment de solliciter un peu plus soutiens et commandes, auprès de personnages plus influents et plus riches que ceux qu'il pouvait rencontrer à Arbois ou Dole. Charles Weiss, bibliothécaire de Besançon, le décrit alors comme un homme qui « a du courage et l'espérance de se distinguer un jour dans l'exercice de son art », ajoutant même : « on sent un homme qui a la conscience de son talent. »18 Puis de rapporter ces propos du sculpteur : « Je ne veux point de protecteurs, (...) je n'en ai pas besoin ; mais je demande de la bienveillance et des conseils. »19

Pourtant, Huguenin fut sans doute plus avide de recommandations zélées que cette réflexion ne veut bien le laisser entendre. Au xixe siècle, la recherche de protections mondaines ou politiques reste une nécessité pour l'artiste qui nourrit le dessein d'accéder à une reconnaissance élargie, passant forcément par la consécration de la commande officielle. Comme nous l'avons déjà constaté à l'énoncé de quelques noms alors célèbres de membres de l'Institut, d'artistes, de littérateurs ou d'hommes politiques, le jeune Huguenin, bien que sans fortune et ayant produit, à cette époque, assez peu d'œuvres, bénéficiait néanmoins de soutiens enthousiastes. Il sut d'ailleurs se ménager constamment des appuis efficaces, habileté qui lui permit tout au long de sa carrière d'obtenir des commandes régulières, ainsi que des aides renouvelées de la part du pouvoir, qu'il soit monarchique, républicain ou impérial. Son installation à Besançon lui offrit peut-être une nouvelle opportunité, celle de rencontrer Flavien de Magnoncour20, jeune député du Doubs, aîné de Huguenin d'un an à peine, homme fortuné et mécène, qui joua un rôle déterminant dans le lancement de la carrière nationale du sculpteur. Dès le mois de mai 1834, il semble que Huguenin ait réussi à le convaincre de réaliser son buste21 (non localisé). Puis, en 1835, l'artiste, ayant apparemment déjà quitté la capitale de la Franche-Comté pour Paris, expose pour la première fois au Salon une statue en marbre, Hyacinthe mourant (non localisée), appartenant à Flavien de Magnoncour. Or, cette œuvre lui vaut une médaille d'or et donc un premier pas réussi face au tout puissant jury, mais aussi face au public et aux critiques.

À partir de ce premier succès, officiellement reconnu, il est très vite promu brillant espoir de la sculpture française par la presse locale, qui s'attache désormais à relater régulièrement les épisodes de sa carrière parisienne naissante. L'intronisation de Huguenin dans la carrière, grâce au Salon, l'a fait artiste à part entière. Il n'est définitivement plus un élève sculpteur, dont on moque gentiment le manque d'expérience et les prétentions. L'ambition, à ses débuts tout au moins, ne semble guère lui faire défaut et se fortifie probablement grâce aux premiers succès. Plus qu'à aucun autre moment de sa carrière, Huguenin apparaît déterminé et combatif. Les commandes royales, dont il fait l'objet à partir de 1835, le confortent sans doute dans cet état d'esprit et on le voit ainsi s'imposer avec aisance pour l'obtention de divers travaux ou tenter des démarches audacieuses. À Besançon, où il revient quelques mois en 1836, il s'attelle à la recréation sur la façade de la Chapelle du Grand Séminaire d'un bas-relief en marbre (Vierge à l'Enfant), détruit lors de la Révolution. Parallèlement, il essaie de vendre à la ville le modèle en plâtre de son buste d'Antide Janvier, faveur qui lui sera néanmoins refusée22. À la même période, il écrit au Conseil municipal de la ville de Dole, offrant de lui céder les modèles de toutes ses statues, créées année après année, afin que l'ensemble de son œuvre soit conservé en un seul et même lieu23. Les modèles de Hyacinthe mourant, d'un groupe de chevaux, d'une baigneuse appelant un canard, des bustes de Janvier, du général Delors et du comte d'Estaing, auraient pu être les premiers envois accordés par le jeune sculpteur au musée de sa ville natale. Cette proposition généreuse et prétendument désintéressée (Huguenin laisse en effet au Conseil municipal le soin de fixer le montant de la somme à lui attribuer annuellement en échange de ses modèles), aurait assuré à l'artiste la sécurité d'un revenu fixe, acquitté régulièrement. Mais la ville de Dole ne sera pas en mesure d'accéder à son désir. En août 1836, visitant Charles Weiss, Huguenin semble cependant très satisfait de sa situation et ne s'en cache pas. Il met en avant ses commandes en cours et à venir, ses projets de voyage d'étude en Angleterre et aux Etats-Unis et Weiss de conclure : « C'est comme on voit un homme très actif et qui ne s'épouvante de rien »24. À l'appui de cette considération, La Sentinelle du Jura nous rapporte encore que le sculpteur a « réclamé le premier et obtenu »25 en 1837 l'honneur de réaliser le buste de Bichat, suite à une souscription de la Société d'émulation du Jura (buste en bronze placé dans la cour de l'Hôtel-Dieu de Lons-le-Saunier et détruit en 1944).

La période qui s'ouvre alors pour Huguenin semble donc assez faste, les commandes se suivant en effet assez régulièrement. La première commande de Louis-Philippe en 1835, un buste du comte d'Estaing en marbre est destinée aux Galeries Historiques de Versailles, de même que celles passées successivement en 1838 et 1839 pour les bustes du musicien Rameau et de Jean de Rambures. Dès 1837, Huguenin se voit aussi confier l'exécution d'une œuvre plus monumentale, puisqu'il doit réaliser une statue de Saint-Hilaire de Poitiers pour orner la façade de l'église de la Madeleine à Paris. En 1838, à la suite de l'exposition au Salon d'un imposant groupe en plâtre, une Scène du massacre des Innocents, il obtient une place de professeur de dessin à l'Institut royal des Sourds-Muets de la rue Saint-Jacques, dans l'actuel VIe arrondissement. Cette nomination, qui peut nous paraître surprenante aujourd'hui, était en fait un titre honorifique important dans cette première moitié du xixe siècle, où l'institution jouissait d'une réputation très prestigieuse. Huguenin y conservera son poste jusqu'à sa mort, le léguant ensuite à son propre fils, Alphonse26. Cette place lui permit sans doute d'assurer à son foyer un revenu régulier et sûr, même si nous n'avons pu retrouver d'archives donnant des détails sur son traitement et ses fonctions, alors même qu'il enseigna plus de vingt années dans cette école !



Engagement et renoncement


Cependant, dès 1844, malgré cet emploi et les commandes qui se succèdent27, Huguenin semble confronté à d'importants problèmes d'argent. Ces difficultés récurrentes marquent les vingt dernières années de sa vie. Nombreuses sont les lettres signées de sa main et sollicitant, tantôt avec insistance, tantôt avec humilité, auprès du Chef de division des Beaux-Arts, M. de Mercey, du Directeur des Beaux-Arts ou même à un échelon plus élevé, des aides, des acomptes pour des travaux en cours ou même simplement le paiement de ses œuvres, échelonné parfois sur plusieurs années. Il n'hésite pas non plus à expliquer longuement le détail de sa situation envers ses créanciers et les risques qu'il encourt.28 La question de ces perpétuels manques d'argent reviendra comme une douloureuse litanie jusqu'à la fin de sa vie. Son acte de décès le 8 janvier 1860 fait d'ailleurs trop clairement état des maigres ressources qu'il lègue à sa famille et en 1861, sa veuve avoue même dans un courrier adressé au comte de Nieuwerkerke, qu'elle n'a plus rien, si ce n'est des dettes29. À la lecture de ces lettres plaintives, on perçoit peu à peu la souffrance morale de Huguenin, déchiré entre découragement et révolte. Cette situation de dépendance et la soumission qu'elle engendre, devaient être difficilement tolérables pour l'artiste, aussi attendait-il sans doute beaucoup de la Révolution de février 1848, qui aurait pu bouleverser en profondeur l'ordre établi et permettre la mise en place d'une politique artistique ambitieuse et plus juste, plus attentive à chacun. Mais 1848 porta d'abord un « coup funeste »30 à un grand nombre d'artistes. Tout d'abord, la Liste civile royale, qui leur octroyait secours et encouragements, fut brutalement supprimée, tandis que les amateurs, confrontés à la crise et dans l'incertitude quant à l'avenir, se firent prudents et reportèrent à des jours meilleurs leurs achats d'œuvres d'art. D'ailleurs, les artistes les plus modestes souffraient déjà depuis de longs mois de la récession économique latente. Aussi, les situations de grande détresse se comptèrent-elles par dizaines et Huguenin, comme beaucoup d'autres, essuya alors de graves pertes d'argent.