art, artiste, sculpture, sculpteur, Franche-Comté

François Landry

Salins, xvie siècle


Landry françois, imagier. Salins (Jura), xvie siècle.


La première mention de cet artiste est faite par Béchet : « La ville de Salins offrit à Mme de Granvelle, femme du chancelier. une chaîne en or pesant cent ducats et un mérlaillon de pierre jaspée, sur lequel l'artiste avait représenté un chien. symbole de la fidélité. Mme de Granvelle fut si contente du médaillon qu'elle n'hésita pas d'en demander à Landry deux douzaines, dont elle remit les dessins au lieutenant des sauneraies1. »
La matière était de l'albâtre, tiré des carrières de Boisset, proche Salins. Les 24 médaillons représentaient les douze Césars el d'autres empereurs romains ; ils mesuraient 1 pied 13 pouces de diamètre et prirent place dans les collections du palais.
De ces profils, un Vespasien est au musée de Besançon, avec celui du Cardinal de Granvelle qui faisait partie du même ensemble, deux autres au musée de Lons-le-Saunier : Othon et Vitellius2; quatre médaillons de marbre jaspé avec inscriptions, sur lesquels étaient fixées les têtes en albâtre blanc existent encore au palais Granvelle.3
En 1551, Landry reçut 3 écus pour des sculptures faites à la fontaine devant le logis des clercs du grand puits.
On lui attribue également un calvaire en marbre de Boisset qu'il aurait exécuté en 1571 (musée de Dole)4 et une Vierge de pitié aux armes de la famille de Saint-Mauris, dans l'église Saint-Maurice de Salins.



In : Dictionnaire des Artistes et Ouvriers d'Art de la Franche-Comté
Abbé Paul Brune, 1912


Notes


1) — Béchet. Recherches hist. sur la ville de Salins, t.II, p. 261-263, 296.

2) — A. Rousset, Dict. des communes du Jura, t. VI, p. 586. — A. Castan, Hist. et descr. des musées de Besançon, p. 148.

3) — J. Gauthier. Les initiateurs de l'art en F.-C. (Réunions des Soc. des B.-A., 1893, p. 619; reprod. du profil de Granvelle). — Id. Le cardinal de Granvelle et les artistes de son temps (Soc. d'Emul. du Doubs, 1901, p. 347).

4) — Arch. Doubs, B. 195.

5) — A. Marquiset. Statistique de l'arrond. de Dole, t. Ier, p. 235. — Annuaire du Jura, 1845.




Albâtre jurassien et profils d'empereurs romains du sculpteur François Landry


Au milieu du xvie siècle, le salinois François Landry réalise pour la famille Granvelle une commande importante : trente-deux profils d'empereurs romains. Fidèle au goût de son époque, le sculpteur joue sur la couleur des matériaux : le blanc de l'albâtre de Boisset (hameau proche de Salins-les-Bains) de la sculpture tranche sur le rouge du médaillon en marbre qui lui sert de support. Les collections publiques et privées franc-comtoises conservent une dizaine d'œuvres de ce type, toutes attribuées à Landry. À tort ou à raison  ?

Le corpus actuellement connu (voir l'inventaire en fin d'article) se compose de :

- six médaillons sur lesquels quatre profils sont posés en applique. Conservé à Besançon au musée du Temps, dans les galeries du palais Granvelle, cet ensemble représente les empereurs romains décrits par Suétone dans la Vie des Douze Césars. Des inscriptions gravées sous forme de titulature sur le médaillon donnent le nom de l'empereur ; (fig. 1)

- les fragments d'un médaillon au musée des Beaux-Arts de Besançon ;

- un profil du cardinal de Granvelle et un autre de Cicéron, sculpté dans un seul bloc d'albâtre avec son médaillon, également conservés dans les collections du musée du Temps ;

- deux profils d'empereurs romains en applique sur des médaillons en façade d'une maison située au 3 place Charles de Gaulle, à Gray.

À quoi s'ajoute un médaillon orné du portrait d'Othon, sculpté dans un seul bloc d'albâtre et conservé au musée des Beaux-Arts de Lons-le-Saunier. Nous l'avons toutefois d'emblée écarté du corpus tant il diffère des autres : absence de moulure du médaillon, identification en italien et non en latin (« Otho Cesare Augusto »), style plus moderne.


Les Sources

Plusieurs auteurs évoquent ces œuvres au xixe siècle, utilisant indifféremment le terme médaillon pour le médaillon proprement dit et pour le profil qu'il reçoit en applique.

Ils nous apprennent qu'elles sont le fruit d'une commande passée en 1540 par Nicole Bonvalot (1490-1570), épouse du chancelier Nicolas Perrenot de Granvelle (1486-1550), à François Landry. On sait peu de choses sur ce sculpteur, établi à Salins, sinon qu'il est issu d'une famille « d'imagiers » salinois.

Ainsi Thibault Landry (son oncle ou son père  ?) a travaillé sur le chantier des gisants du monastère de Brou aux côtés de Michel Colombe et Jean Perréal.

D'après Paul Brune, Jean-Baptiste Béchet est le premier à mentionner François Landry lorsqu'il évoque la commande de Nicole Bonvalot : « la ville dc Salins offrit à Madame de Granvelle, femme du chancelier, une chaine en or pesant cent ducats et un médaillon de pierre jaspée sur lequel l'artiste avait représenté cri marbre un chien, l'emblème de la fidélité. Madame de Granvelle fut si contente du médaillon qu'elle n'hésita pas d'en demander à Landry deux douzaines dont elle remit les dessins au lieutenant des sauneries ».

Dans la notice qu'il consacre à Landry dans son Dictionnaire des artistes..., Paul Brune évoque les dimensions de ces médaillons : « un pied treize pouces de diamètre », soit entre 65 et 75 cm. Notons que cette mesure ne correspond pas à celles que nous avons réalisées, proches de 53 cm. Par ailleurs, Alphonse Rousset nous apprend que « huit nouveaux médaillons d'un grand module furent envoyés au chancelier ».

Il y a donc deux séries d'œuvres exécutées par Landry : une première dc vingt-quatre pièces représentant les douze césars et autres empereurs romains, une seconde de huit pièces.

Le contexte de la commande est documenté par l'historien Daniel Antony dans sa biographie de Nicole Bonvalot.

Son mari, le chancelier de Granvelle, devant se rendre à Worms afin de représenter Charles Quint à la diète de novembre 1540, choisit de faire une halte dans la Comté pour contempler son palais bisontin, dont la construction est en voie d'achèvement. Il profite du voyage pour informer les officiers de la saunerie de Salins de la hausse du prix du sel applicable au duché de Bourgogne. Les délibérations municipales de la ville de Salins exposent la volonté du maire et des échevins d'envoyer une délégation au-devant de lui, afin de l'accueillir comme il se doit, et d'organiser de nombreuses réjouissances. C'est dans ce contexte politique que Nicole Bonvalot reçoit en cadeau le médaillon en pierre jaspée, à l'origine de la commande à François Landry.


Le matériau

À l'exception de celui du cardinal de Granvelle, en calcaire beige, les médaillons de Besançon sont réalisés dans une roche que l'abbé Brune qualifie de « marbre rouge jaspé », vraisemblablement une brèche des Pyrénées. Les médaillons de Gray, en remploi, sont taillés dans une pierre marbrière régionale : le « grain d'orge » rouge de Sampans (Jura).

Comme le confirment les analyses, sept des huit profils conservés sont en albâtre gypseux. C'est justement le type d'albâtre exploité à Boisset, donné par les registres de la ville de Salins comme lieu d'origine de la roche travaillée par Landry. Le dernier profil, celui de l'empereur Domitien, est réalisé en marbre blanc. Si l'on ignore les raisons de ce changement de matériau, il est attesté très tôt puisque l'inventaire des meubles de la maison de Granvelle effectué en 1607 distingue le marbre de l'albâtre ( « gy »).

Dans les textes, il n'est d'ailleurs fait mention que de marbre ou d'albâtre. Or ce dernier terme est ambigü car utilisé pour désigner deux roches différentes, que Raymond Perrier distingue ainsi :

- l'albâtre gypseux (ou alabastrite) : sulfate de calcium hydraté, translucide, d'une apparence un peu grasse et cireuse, avec des nuances rousses, bleues ou grise. I1 se rencontre sous forme de nodules nés de la recristallisation du gypse environnant.

Il est accessible dans les bassins salifères du Trias supérieur (210 à 235 millions d'années) — que l'on rencontre dans le Jura, les Alpes (environs de Grenoble et de Sisteron) et en Aquitaine — et dans les niveaux de l'Éocène supérieur du bassin parisien (environ 35 millions d'années). C'est un matériau de choix pour les sculpteurs car facile à travailler du fait de sa faible dureté : il se raye à l'ongle sauf aux endroits où, poli, il a acquis une plus grande résistance de surface. Instable, il ne supporte toutefois pas d'être soumis aux intempéries sur une très longue période ;

- l'onyx calcaire, aussi connu sous les appellations de marbre-onyx, albâtre antique, égyptien ou oriental : ce carbonate de calcium se forme « le plus souvent dans les cavernes, à partir de stalactites et stalagmites, qui finissent par les remplir plus ou moins complètement ». Composé de calcite ou d'aragonite, il se raye à l'acier ; il est transparent ou coloré en de multiples teintes.

Les deux variétés d'albâtres sont présentes dans le Jura.

Si en 1948 Gaston Astre signale de l'onyx calcaire (dont on ne sait s'il a réellement été exploité) dans la région de Poligny, il ne mentionne pas d'albâtre gypseux. Il précise toutefois qu'en France, les gisements « sont extrêmement nombreux ; mais ils sont difficiles à inventorier, car beaucoup sont fugaces. Dans maintes carrières de gypse en effet on trouve des boules d'albâtre, qui seront exploitées ou non comme telles, selon l'initiative et les possibilités des propriétaires ; et même quand ceux-ci auront réussi à s'assurer des débouchés pour la vente, un changement de qualité de la roche au front de la carrière viendra mettre une fin inopinée à cette utilisation spéciale.

De l'albâtre peut donc avoir pour provenance certains gîtes où de nos jours on ne connaît que la pierre à plâtre [...] mais qui, à des moments déterminés, ont pu fournir quelques-unes des pièces qu'étudient les archéologues ».

Un inventaire des sites marbriers mené au milieu des années 1990 par le service de l'Inventaire, avec l'aide de Patrick Rosenthal (pour la géologie) et de Robert Le Pennec (localisation des carrières et échantillonnage des roches), confirme cependant une exploitation effective de l'albâtre gypseux dans cinq communes : Aresches, Saint-Lothain et Cornod (Trias supérieur), Foncince-le-Bas (Purbeckien). De Salins sortaient aux xve et xvie siècles « des petits objets religieux ou de fantaisie » tandis que la carrière de Saint-Lothain, active sur la même période et jusqu'au xviie siècle, fournissait des blocs utilisables en statuaire : gisants du tombeau du duc de Bourgogne Jean sans Peur (à Dijon) en 1464-1465, ceux de l'église de Brou (à Bourg-en-Bresse) entre 1516 et 1522, etc. Albâtre d'Aresches et albâtre de Boisset, utilisé par Landry, ne font qu'un (les deux communes ont été réunies en 1826) et Robert Le Pennec a pu localiser deux sites d'extraction de gypse, à la limite de la commune de Bracon.


Quels modèles  ?

À partir de notre corpus d'œuvres et de l'état de nos connaissances, des questions se posent quant aux modèles utilisés par Landry pour réaliser les profils, tous soigneusement individualisés. L'artiste s'est manifestement inspiré de la Vie des Douze Césars de Suétone pour exécuter sa commande. En effet, sur chacun des médaillons du palais Granvelle et sur celui du musée des Beaux-Arts de Besançon est gravé, outre la titulature en alphabet romain, un chiffre arabe correspondant au numéro attribué à chaque empereur par Suétone.

Par ailleurs, Béchet mentionne des « dessins » remis par Nicole Bonvalot (la délibération du conseil municipal de Salins utilise le mot « portraicts »). À quoi renvoie un terme si général  ? À des gravures  ? Des médailles  ? Des monnaies antiques ou leurs copies du xvie siècle (les « pisans »)  ? Nicolas Perrenot de Granvelle fut un collectionneur renommé, et plus encore après lui son fils Antoine, le cardinal. Nous avons donc adopté le postulat le plus vraisemblable : que les modèles soient issus de sa propre collection. Malheureusement, aucune gravure ou médaille n'en est parvenue jusqu'à nous. La piste de la numismatique romaine s'est cependant imposée rapidement : les portraits et les titulatures gravées sur les médaillons sont identiques à ceux des monnaies antiques. Landry a donc eu à sa disposition l'ouvrage de Suétone et des monnaies antiques, qui lui ont permis de réaliser dcs œuvres « éclairées ».


Deux séries d'œuvres

Est-il possible de distinguer dans notre corpus les deux séries d'œuvres signalées par Rousset  ?

Il précise que pour acheminer les huit de la scconde série, « il fallut quatre bêtes de somme, tandis qu'une seule avait suffi pour les vingt-quatre autres ». Les oeuvres de la seconde série sont donc plus lourdes ou volumineuses que celles de la première. Dans ce cas, les profils conservés aujourd'hui au musée du Temps doivent correspondre à la première série. Ils auront été réalisés dans l'atelier de Landry puis transportés de Salins à Besançon, tandis que le marbre utilisé pour les médaillons se trouvait peut-être déjà au palais Granvelle.

S'il faut quatre bêtes de somme pour transporter les œuvres de la seconde série, il est possible de lui rattacher le médaillon représentant Cicéron : sculpté dans un seul bloc d'albâtre, il est beaucoup plus lourd que les seuls profils. Cependant, il faut noter que Cicéron n'a jamais été empereur et que nous ne connaissons pas le modèle dont l'artiste a disposé pour réaliser cette sculpture, peut-être sortie de son imagination.

Qu'en est-il des œuvres de Gray  ?

On sait qu'elles ont été la propriété de Simon Gauthiot d'Ancier (1490-1556), connétable de Bourbon, qui a gouverné la cité bisontine pendant plusieurs années. Sa propension à l'ostentation lui a alors valu le surnom de « petit empereur de Besançon ».

Mais Gauthiot d'Ancier est en rivalité avec Granvelle, qui obtient son bannissement de la ville en 1537. Il est alors contraint de se retirer dans sa patrie d'origine, Gray, et va vivre dans la demeure bâtie par son père, qu'il achève et orne à son goût entre 1537 et 1548. C'est de là que proviennent les profils encastrés sur la façade antérieure d'une maison construite auxixe siècle (3 place Charles de Gaulle).

Les œuvres sont proches de celles de Besançon : le système retenu est similaire, avec un profil blanc en applique sur un médaillon rouge. Bien que les médaillons soient plus simples et dépourvus de gravure, le style des profils est fort semblable à celui des portraits du palais Granvelle. L'attribution à François Landry parait donc plausible.

Si l'on s'en tient à la répartition en deux séries proposée au paragraphe précédent, ces œuvres ne se rattacheraient pas à la commande de Nicole Bonvalot. Gauthiot d'Ancier aurait-il, appréciant le faste du grandiose palais bisontin, commandé à Landry le même type de décor pour son hôtel de Gray  ? Si on abandonne l'hypothèse précédente, elles pourraient faire partie de la seconde série. En effet, les profils sont plus grands que ceux de Besançon, avec une dizaine de centimètres de plus en hauteur. Or les huit œuvres de la deuxième série sont dites d'un « plus grand module ». Par ailleurs, le musée des Beaux-Arts de Besançon conserve les fragments (dont les dimensions n'ont pas pu être relevées) d'un médaillon pouvant correspondre à celui de l'empereur Auguste. Empereur dont justement un profil se trouve à Gray. Mais alors, comment ces sculptures seraient-elles entrées en possession de Gauthiot d'Ancier  ?.

Il reste un profil à évoquer, celui du cardinal Antoine Perrenot de Granvelle (1517-1586), conservé dans la collection du musée du Temps. Pendant de longues années, il a été exposé sur un médaillon en pierre dans le grand escalier du palais. Commandé par le cardinal lui-même, il semble par son style attribuable à François Landry. L'artiste a réalisé un portrait réaliste, d'après un modèle qui a pu être le cardinal en personne ou une peinture contemporaine.

En conclusion, force est de constater que bien des questions demeurent. Si l'on croit pouvoir réfuter l'attribution à Landry de la sculpture du musée des Beaux-Arts de Lons-le-Saunier et confirmer celle des profils en applique de Besançon et de Gray, qu'en est-il du portrait de Cicéron  ? Ce dernier pose aussi problème dans l'identification des séries mentionnées par Rousset. Là encore, les œuvres de Besançon et de Gray font montre d'une parenté évidente, à commencer par leur conception et leur forme, et il est tentant d'identifier la série originelle à celle de Besançon et la deuxième série à celles de Gray. Mais quid du portrait de Cicéron  ? Par ailleurs, nous sommes en présence de deux matériaux : albâtre gypseux et marbre blanc. Pourquoi ce dernier a-t-il été utilisé  ?

Tel est l'état actuel de notre réflexion. Il reste donc à examiner de près les fragments de médaillon du musée des Beaux-Arts de Besançon, en espérant que de nouvelles découvertes permettent de relancer la recherche.



Séverine Pégeot, Laurent Poupard, Patrick Rosenthal.
Albâtre jurassien et profils d’empereurs romains du sculpteur François Landry,
Jura patrimoine. Les passions de Robert Le Pennec, Amis du vieux Saint-Claude,
- archives municipales de Saint-Claude, pp.151-160, 2014, 2-9501455-6-6.