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Philippe Boiston

Morteau, 1700-1778


Cet artiste se rendit en Espagne et concourut à la décoration du palais royal de Madrid, après l'incendie de 1734. « Ayant présenté trois de ses ouvrages à la commission qui préparait l'Académie de Saint-Ferdinand, il demanda qu'en raison de ces ouvrages et de son mérite, on lui accordåt rang et séance parmi les maitres, conformément à la délibération prise dans l'Assemblée du 16 décembre 1744 : ce qui en effet lui fut concédé. » De retour en Franche-Comté, il offrit à l'intendant Bourgeois de Boynes, d'établir un cours de dessin et de sculpture à Besançon. Sous ce haut patronage, la municipalité lui appropria deux salles au palais Granvelle et les cours commencèrent en 1756. Les élèves y vinrent si nombreux qu'il fallut lui adjoindre le dessinateur Rougemont ; il eut en récompense le titre de citoyen, en 1759. L'année suivante, il recevait 1.000 fr. pour les statues de Jésus et de Madeleine, destinées à la façade de l'église de la Madeleine. Le départ de l'Intendant interrompit son cours ; il le suivit à Paris, 1761, où il exposa, en 1764, une figure en terre cuite : Vulcain appuyé sur son enclume, qui lui ouvrit les portes de l'Académie de Saint-Luc. Il fit pour le duc d'Uzès, une Bacchante, d'après Masson le fils; il collabora à la décoration du Palais Bourbon.

In : Dictionnaire des artistes et ouvriers d'art de la Franche-Comté, Abbé Brune, 1912






A propos d'un portrait de Philippe Boiston

Brice LEIBUNDGUT
In : La Lettre des amis du musée de Pontarlier, Février-Mars 2013


Le Musée de Pontarlier détient dans ses collections un tableau qui représente le sculpteur Philippe Boiston. Ce portrait, qui a été donné en 1852 par les héritiers de l’artiste, est aujourd’hui déposé dans la salle du Conseil municipal. Philippe Boiston y est représenté en train de sculpter une tête de chérubin : vêtu à la mode du XVIIIe siècle et portant perruque, il arbore fièrement une médaille d’argent avec un ruban rouge. Nous ne connaissons pas le nom du peintre qui est l’auteur de ce portrait.

Philippe Boiston, portrait
P. Boiston, salle du conseil municipal de Pontarlier.

Le sculpteur Philippe Boiston est né dans le Val de Morteau en 1700, fils de Guillaume Boiston et de Claude Françoise Pierre ; toutefois son acte de naissance est introuvable car les registres de ces années-là ont disparu. Sa famille était installée depuis un siècle dans le hameau des Frenelots, situé à deux kilomètres à l’est de Morteau. On peut encore voir dans l’église de Morteau la dalle funéraire de l’arrière-grand-père de Philippe, Hugues Outheniot Boiston, et celle d’un autre arrière-grand-père, Jean Duchet David qui était maître charpentier à Montlebon.
Car il y avait dans sa famille des charpentiers, des menuisiers, des ébénistes et même des sculpteurs : ce qui laisse penser qu’il y avait peut-être un atelier familial où Philippe Boiston put apprendre la sculpture sur bois, à moins qu’il ne fît son apprentissage dans un atelier de sculpture de la région. En effet de tels ateliers étaient nombreux depuis la fin de la Guerre de Dix Ans qui avait nécessité de reconstruire les maisons et les édifices religieux. En revanche on ne sait pas auprès de qui Philippe Boiston apprit à sculpter la pierre et le marbre.

Philippe Boiston, Jésus, église de la Madeleine, Besançon
Jésus, église de la Madeleine, Besançon.

A la fin des années 1730, il part en Espagne, à Madrid, pour participer à la reconstruction du Palais Royal : en effet, l’ancien Alcazar avait été détruit par un incendie en décembre 1734, aussi le Roi d’Espagne avait fait appel à des sculpteurs venant de toute l’Europe. Felipe Boiston (c’est ainsi que les Espagnols l’appellent généralement) travaille aux sculptures du Palais Royal, en particulier à une série de trente-quatre bas-reliefs pour les couloirs de cette résidence. C’est dans ce cadre qu’il réalise un bas-relief de marbre représentant le Conseil des finances (Consejo de hacienda), aujourd’hui conservé au Musée du Prado.
Son talent est vite reconnu : il est admis à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Saint-Ferdinand et, au début des années 1750, il se voit confier la réalisation d’une grande sculpture représentant Ramiro II, légendaire Roi de Léon au Xe siècle. Cette sculpture est toujours érigée Place de l’Orient à Madrid, devant le Palais Royal. Une autre statue lui est attribuée, celle de Garcia I de Leon, premier roi de Léon au Xe siècle : elle se trouve dans le Parc du Retiro à Madrid. Ce sont principalement des sculpteurs français qui ont exécuté ces grandes sculptures qui retracent l’histoire du royaume d’Espagne et qui décorent aujourd’hui les parcs madrilènes.
Le succès et les commandes venant, il a besoin d’aide et fait venir à Madrid deux de ses nièces, Marie-Gabrielle Pagand, née en 1725, et Marie-Antoine Boiston, née en 1728. La première épousera le sculpteur lorrain Antoine Demandre, rencontré à Madrid (et réconcilié avec Boiston après une altercation dont les archives espagnoles ont gardé la trace) ; la seconde épousera… son oncle Philippe, mais auparavant il aura fallu obtenir une dispense de Rome qu’ils reçoivent le 14 mai 1753. Il était temps car la jeune mariée était enceinte de quatre mois. Peu après, les jeunes époux rentrent en Franche-Comté, aux Frenelots, où naîtront quatre fils, entre 1753 et 1763. Il semblerait que les époux se soient séparés après la naissance de leurs enfants.
De retour au pays, Philippe Boiston, auréolé de sa réputation espagnole, ouvre un atelier de sculpture à Besançon au cœur du Palais Granvelle, ce bâtiment de la Renaissance que fit construire Nicolas Perrenot de Granvelle, le garde des sceaux de Charles Quint. C’est ainsi que Philippe Boiston se met à la disposition de l’Intendant de Franche-Comté, Pierre-Etienne Bourgeois de Boynes, afin d’enseigner à Besançon les principes de la sculpture et du dessin. Sous le patronage de l’Académie des Sciences, des Belles-lettres et des Arts, cet atelier ouvre ses portes en 1756 et fonctionne jusqu’en 1761, date à laquelle Philippe Boiston suit à Paris l’Intendant de Boynes, alors en conflit avec ses contribuables, peut-être pour avoir exécuté avec trop de zèle les consignes du roi. Durant cinq années, Philippe Boiston donne ses cours dans la grande salle du Palais Granvelle, et bénéficie d’un logement dans le même bâtiment, mis à sa disposition par la municipalité. Le 10 octobre 1759, il devient bourgeois de Besançon.

Philippe Boiston, Marie-Madeleine, église de la Madeleine, Besançon
Marie-Madeleine, église de la Madeleine, Besançon.

A côté de l’enseignement qu’il dispense, il continue à réaliser des sculptures. C’est ainsi que lui sont attribuées (notamment par Auguste Castan dans un ouvrage sur l’ancienne école de peinture et de sculpture de Besançon) les deux statues de Jésus et de sainte Madeleine qui ornent les niches du frontispice de l’église de la Madeleine : ce qui est confirmé par une délibération municipale de 1759 qui précise qu’il reçut 1000 livres pour ce travail.
Philippe Boiston participe aussi à un concours visant à réaliser une statue pour surmonter la fontaine Louis XV de la place Victor Hugo (alors appelée Rondot Saint-Quentin). Les édiles bisontins en avaient défini le sujet : « Dans la niche de Saint-Quentin, la ville de Besançon, sous la figure de Minerve tenant une lame à la main dont elle frapperait un rocher duquel sortirait à l’instant une fontaine ». Le sculpteur présenta une maquette en cire, mais la statue ne fut pas réalisée, peut-être parce qu’entre-temps il avait quitté Besançon pour suivre à Paris l’Intendant de Boynes.
Trois ans après son arrivée à Paris, en 1764, Philippe Boiston réalise une sculpture en terre cuite représentant Vulcain appuyé sur son enclume : cette œuvre lui ouvre les portes de l’Académie de Saint-Luc, corporation de peintres et sculpteurs placée sous la protection de saint Luc, patron des peintres. Cette Académie, héritière d’une confrérie moyenâgeuse, avait été fondée en 1655. Elle avait l’habitude de distinguer chaque année deux artistes en leur distribuant une médaille d’argent le jour de la Saint Luc : on peut penser que Philippe Boiston avait reçu une telle médaille qu’il porte ostensiblement sur son portrait.
La mort surprend Philippe Boiston dans sa grosse bâtisse des Frenelots, près de Morteau, en septembre 1778, à l’âge de soixante-dix-huit ans. Dans l’inventaire après décès qui fut alors dressé, on recensa un buste du défunt, deux pots de fleurs en marne et trente-sept outils de sculpteurs, parmi lesquels on peut imaginer des gouges et des ciseaux. Dans l’inventaire après le décès de sa veuve, en l’an 9, plus aucun objet n’évoque le métier du sculpteur.
Au moins deux des quatre fils de Philippe Boiston furent sculpteurs, le plus connu étant Joseph Boiston (1756-1830). Il séjourna à Rome où il réalisa un Buste du Père Tiburce de Jussey, ainsi qu’un Buste de Junius Brutus : pendant la Révolution, il offrit solennellement cette dernière sculpture à l’Assemblée Nationale en 1792 (ce buste est aujourd’hui déposé au Musée de Tours). De retour à Morteau, il fut un des plus ardents révolutionnaires, en organisant notamment une grande cérémonie pour célébrer « l’enterrement de la royauté ».
Il y a encore un autre sculpteur illustre dans cette famille : il s’agit de Jean-Baptiste Boiston (1734-1814), neveu de Philippe, mais aussi frère de l’épouse de ce dernier. Jean-Baptiste Boiston fut très connu à Paris en tant que sculpteur ornemaniste : il participa à l’élaboration du style Louis XVI en sculptant des boiseries et lambris pour de nombreux hôtels parisiens, y compris au Palais Bourbon et au Château de Chantilly. A la Révolution, Jean-Baptiste Boiston émigra en Angleterre puis en Allemagne, suivant alors son protecteur, le Prince de Condé : il ne rentra à Paris qu’en 1814 pour y mourir. On peut voir aujourd’hui au Musée Carnavalet les magnifiques boiseries qu’il sculpta pour l’Hôtel d’Uzès où il travailla avec le fameux architecte Claude-Nicolas Ledoux.


Avec l'aimable autorisation de l'auteur