Maurice Ehlinger, Le Repos du Modèle

Moi, mes amours d'antan c'était de la grisette
Margot, la blanche caille, et Fanchon, la cousette...
Pas la moindre noblesse, excusez-moi du peu,
C'étaient, me direz-vous, des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière...
Mon prince, on a les dam's du temps jadis qu'on peut...

Georges Brassens, Les Amours d'antan

 

Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

Molière, Tartuffe, act. III, scn. 2

Maurice Ehlinger, Les Deux amies
Maurice Ehlinger, Les deux amies, coll. part.

Maurice Ehlinger Champagney, 1896 - Belfort, 1981

Maurice Elinger, autoportrait
Maurice Elinger, autoportrait

Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ;

Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,

Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.

Cette confession de Tartuffe pourrait illustrer, mutatis mutandis et par le petit bout de la lorgnette, un aspect quelque peu amusant de la schizophrénie occidentale dans sa quête difficile mais entêtée de faire se combiner le dogme chrétien et la pensée greco-latine au tournant de la Renaissance. Aporie qui perdure encore au siècle de Molière et longtemps après. Les Règles de la bienséance de Jean-Baptiste de La Salle n'enjoignent-elles toujours pas en 1711 qu' il est de la bienséance et de la pudeur de couvrir toutes les parties du corps hors la tête et les mains ? Pourtant, et malgré les objurgations pudibondes de nombreuses et ecclésiastiques voix, on ne peut que constater, et se réjouir sans doute, de l'explosion du Nu dans l'art occidental à partir du xvie siècle. Y compris dans les églises d'ailleurs. Il n'est pas jusqu'au tombeau du pape Jules II qui ne soit orné, dans son projet intial en tout cas, de sculptures dénudées… Mais le terrain occidental était sans doute favorable et païennement fertile car c'est le seul, où une religion du Livre s'étant implantée, qui ait, semble-t-il, fait la part belle à la tenue d'Ève. La nudité symbolise alors parfois l'innocence ou encore, comme dans le célèbre tableau du Titien de la Galerie Borghèse, l'Amour divin s'opposant aux artifices de l'Amour profane, habillé lui.

La mécanique des fluides est aussi à l'œuvre dans les mœurs humaines et plus le bénitier chrétien se vide et mieux se remplit la coupe humaniste et moins l'on comdamne ce qui devient, à l'instar du portrait ou de la peinture d'Histoire, un genre à part entière, jusqu'à devenir avec mai 68 et la révolution sexuelle, l'image même de la lutte contre la pensée bourgeoise. Le bénitier est aujourd'hui vide ou presque mais notre esprit un peu agioteur et jamais à cours d'ironie et de contradictions, sous couvert cette fois-ci de morale laïque, pétitionne pour faire interdire, ici les toiles de Balthus, là une Origine du monde avec trop de pixels autour… Bientôt, au nom d'une trop juste cause ou dans le souci de ne pas trop froisser certains esprits chagrins et à œillères, on couvrira peut-être d'un voile pudique les belles fesses des danseuses de Carpeaux.

D'ici là il nous reste tout de même encore un peu de temps, celui nécessaire pour connaître et apprécier l'œuvre de Maurice Ehlinger. Celle-ci est vaste, immense même, et contient à peu près tous les sujets qu'un peintre "classique", à une époque où il était de bon ton de ne plus l'être, se devait de couvrir par son talent : paysages, portraits, scènes de genre, bouquets de fleurs etc. Mais ce qui interpelle, et amuse aussi un peu, c'est la profusion des tableaux de "nus". Ils sont des centaines, des milliers peut-être… tous remplis, sans la moindre exception semble-t-il, d'adolescentes désinvoltes, abandonnées à la rêverie ou au sommeil, et laissant sans vergogne admirer leurs formes généreuses, le soyeux de leur grain de peau au beau milieu de tissus savamment négligés ou de paysages sciemment virgiliens. À une époque encore un peu "coincée" (avant 68 donc…) Maurice Ehlinger fit poser, nus, dans les bois, dans les montagnes, dans son jardin, dans son atelier (…) le ban et l'arrière-ban de ce que le canton possédait alors en jolies filles sans que cela ne fît jamais de remous dans le Landernau…

Son fils, Christian Ehlinger, peintre également, édite à compte d'auteur la monographie de l'œuvre de son père mais doit, devant la profusion des tableaux qui toujours réapparaissent, éditer de loin en loin des annexes pour que celle-ci soit complète.

Maurice Ehlinger célèbre un culte inépuisable, celui de la beauté, de la vie, de la jeunesse. Contrairement au héros d'Oscar Wilde, Maurice Ehlinger s'efface en laissant sur ses toiles ses grâces roturières, ses Vénus de barrière dont l'éternel printemps nous rappelle combien la vie est éphémère et comme il serait sans doute sage de se le rappeler et d'en apprécier, au milieu du tumulte général, la fugace et insolente beauté.

DAS

De Artibus Sequanis, Maurice Ehlinger.

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